
Depuis les années 1950, une équipe d'archéologues, jeune et
dynamique, s'est attachée à tirer du sol corse ses secrets. Trente ans
d'efforts nous permettent aujourd'hui de reconstituer avec exactitude les
grandes étapes du développement des sociétés préhistoriques corses depuis les
origines jusqu'à l'arrivée des conquérants romains. Nous pouvons même plonger au coeur de la vie quotidienne des éleveurs
et agriculteurs installés sur le site exceptionnel de Filitosa.
LA
DÉCOUVERTE DE FILITOSA
Les prospections que fit en 1839,
Prosper Mérimée, Inspecteur des monuments historiques, révélèrent à tous que la
Corse possédait des témoignages matériels d'une très ancienne culture. Mérimée
décrivit le fort beau dolmen du Taravo (Sollacaro),
mais ne remarqua rien à Filitosa ! En 1946, le propriétaire du site, M. Charles‑Antoine
Cesari, découvrit pour la première fois, couchées au pied de la butte de
Filitosa, plusieurs statues‑menhirs. Il décela aussi, sur l'éperon, des
vestiges de constructions très anciennes. M. Lamotte,
alors Archiviste en chef de la Corse, constata sur le terrain l'importance de
la découverte. M. Roger Grosjean, Archéologue du Centre National de la
Recherche Scientifique (C.N.R.S.),
en mission en Corse, entreprit avec l’accord et l'aide constante de M. Cesari,
la fouille systématique de Filitosa. La famille Cesari assure depuis, la
conservation et l'entretien du site.
Repères
chronologiques

6000 avant J.C. (néolithique
ancien) : quelques familles s'installent sous des abris rocheux. Les décors céramiques
(coquilles de cardium) sont identiques à ceux des autres sites corses.
4500 avant J.C.
(néolithique moyen) : faible peuplement.
3300 avant J.C.
(néolithique récent) : l'éperon est occupé par des pasteurs et cultivateurs.
De nombreuses meules mobiles trouvées sur le site attestent le travail agricole.
Réalisation des premiers menhirs, simples blocs de pierre, mal travaillés et
non polis.
1800 avant J.C.
(âge du bronze) : évolution perceptible du travail des menhirs : menhir brut, menhir
régularisé, menhir anthropomorphe, statue-menhir.
Apogée de l'art statuaire et des croyances mégalithiques à Filitosa. L'éperon
est fortifié. La population s'installe dans des cabanes en pierre. Deuxième
moitié du IIè millénaire : construction
de trois complexes monumentaux dont deux à finalité cultuelle. Les statues-menhirs sont brisées et réemployées dans leur
construction. Filitosa, en adoptant les nouvelles croyances, demeure un grand centre
religieux.
700 avant J.C. (âge
du fer) : le site est toujours occupé.
111 avant J.C. (occupation
romaine) : l'éperon est occupé épisodiquement. L'habitat se diffuse autour
du site.
FILITOSA ET SON ÉPOQUE
La première implantation de l'homme en
Corse est datée du VIIè
millénaire av. J.C. La proximité de la plaine fertile
du Taravo, la présence d’une butte facilement
aménageable et de nombreux abris sous roche vont prédisposer le site de
Filitosa à une très longue occupation, du VIè au Ier
millénaire avant notre ère. Le groupe de Filitosa vit exclusivement de la
chasse, de la pêche, de la cueillette. Il utilise des outils en bois ou en
roche dure comme le silex ou l'obsidienne. Au Néolithique récent (IVè
millénaire), l'augmentation de la population corse est générale. Elle est due à
la généralisation des pratiques agricoles.
À partir du III
LA SURVIE ALIMENTAIRE

La survie alimentaire constituait
l'obsession première.
Au Ier millénaire, les
techniques agricoles sont maîtrisées depuis longtemps par les méditerranéens.
Les terrains de parcours ne manquent
pas dans la vallée du Taravo et, si le maquis était
trop dense, quelques foyers allumés judicieusement procuraient aux bêtes l’année
suivante, de nouveaux pâturages. Porcs, moutons, bœufs constituent l'essentiel
des animaux d'élevage. Les champs au pied de la colline étaient ensemencés en
blé.
LE TRAVAIL DE L'ARGILE

Produire ne suffit pas; il faut
conserver ces céréales, les cuire, les servir. L'Age
du Bronze nous propose une belle variété de formes céramiques : jarres, urnes,
bols, gobelets, marmites, plats. Les dizaines de milliers de tessons de poterie
recueillis en fouille témoignent d'une production abondante à cause de la durée
de vie très brève de la poterie.
SE VETIR

Il est difficile de proposer des
reconstitutions fidèles de vêtements portés il y a 3000 ans par les habitants
de Filitosa.
Le pagne de cuir est répandu comme
l'attestent certains détails figurés sur les statues-menhirs du plateau de Cauria. Durant l'hiver, on préfère des tenues en laine très
rude, peut être ancêtre de l'ample pelone, le manteau
des bergers corses.
AUTOUR DU FOYER
Le repas dans toute civilisation est
un acte essentiel.
Dans nos sociétés, le groupe se
distribue autour de la table. À Filitosa, il s'assied autour du foyer où brûle
un feu en permanence. Le foyer est un élément primordial de la vie du groupe.
Le groupe travaille donc autour du foyer qui, à l'Age du Bronze, est composé d’une
surface bâtie en argile cuite, bordée de pierres. Ce type de foyer a franchi
les âges, on le retrouve dans certaines cabanes en pierre de bergers au début
du XXè
siècle !
L'HOMME FABRIQUE SES OUTILS

Paradoxalement, c'est à la période
postérieure, l'Age du Fer (à partir de 700 avant J.C.),
que nous trouverons en abondance des pièces de bronze. À la préhistoire, entre
le moment où une innovation technique voit le jour et celui où elle s'intègre à
la vie courante, il faut attendre plusieurs siècles. L’homme de la
protohistoire (âge des métaux) utilise d’autres matériaux que le bronze. Par
exemple, il sert de hampe pour les lances, de manche pour les haches… À la fin
de l’âge du bronze, nous avons vraisemblablement une spécialisation des
travaux.
L'HOMME, L'ART ET LA MORT

L'inhumation en Corse se fait
indifféremment en dolmen ou en fosse.
Le corps reposait sur un lit de
dalles, le pourtour limité par des pierres posées de chant. Puis, le défunt est
recouvert de pierres. Un rituel funéraire accompagne l'ensevelissement, en
général, un repas. Les archéologues retrouvent à côté des tombes des restes de
foyers contenant des ossements d'animaux.
La tombe est souvent réutilisée; dans
ce cas, les anciens ossements sont repoussés et il est procédé à une nouvelle
inhumation. Tel est le mode d'inhumation à la protohistoire. L'inhumation
dans des dolmens est très courante. Le dolmen est une chambre funéraire
constituée de montants en pierre verticaux (piedroits)
et d'une dalle de couverture. La construction des coffres mégalithiques est
plus ancienne (IIIè
millénaire). Le système de construction est identique à celui du dolmen mais
tandis que le dolmen est aérien, le coffre est enterré. Une trentaine de
coffres et de dolmens ont été dénombrés à ce jour, en Corse.
Selon le professeur Grosjean, ces statues-menhirs
représentent aussi les chefs ennemis tués au combat.
CES TORRE MYSTÉRIEUSES
Filitosa compte deux torre, au centre et à l'ouest, complétées à l'est par une
plate-forme de surveillance de l'entrée principale. Une enceinte en gros
appareil, dite cyclopéenne, enserre le site. Les habitats groupés et fortifiés
de l'Age du Bronze sont appelés, ainsi, castelli. La
finalité première des torre n'est pas militaire car
les seules ouvertures ménagées sont les entrées. On ne peut donc pas se
défendre avec un champ de vision aussi limité. Compte tenu de l'agencement
intérieur, il s’agit certainement d’un lieu de rites funéraires, ou d’initiations.
Des cendres recueillies témoignent de la présence de feux rituels allumés. Mais
à quelle fin ? En Sardaigne, les torre, appelées
nuraghi, constituent l'élément central d'un système fortifié encadrant une
unité d'habitat. Elles sont plus grandes que celles que l’on trouve en Corse.
Ces deux noms nous permettent donc de les distinguer. La torre
n'est pas seulement un refuge et un lieu de culte; elle sert probablement
d'entrepôt pour les réserves alimentaires. Les guerriers devaient y laisser
leur matériel en temps de paix.
LA GUERRE

Les mises en garde du
"Paladinu" n'ont pas été prises au sérieux et l'inévitable s'est
produit: attaque de Filitosa par la tribu du castellu de Cucuruzzu (Levie) ou de Castellucciu (sur la
rive droite du Taravu). Les raisons : depuis
plusieurs lunes, les pasteurs de Filitosa conduisent leurs troupeaux sur les
pacages des tribus voisines; les envoyés des autres castelli
les ont menacés mais ils n'ont pas écouté. L'archéologie n'a pas confirmé l’attaque,
ni sa cause; pourtant, la situation que nous avons imaginée a très bien pu se
produire. La densité des castelli dans le sud de la
Corse est telle que les territoires de ces différents ensembles fortifiés
devaient être limitrophes, ce qui augmente le risque de conflits. Heureusement à
cette époque reculée, les conflits étaient de courte durée. L'équilibre
alimentaire précaire du groupe impliquait une conclusion rapide à ce genre de
différend. Les chefs des deux castelli échangent des
présents, organisent des sacrifices et garantissent la paix à venir.
Durant ces derniers deux mille ans, la
vie continue à Filitosa. L'homme s'installe aux alentours immédiats. Le sol est
toujours mis en valeur. Nous ne citerons que l'olivier planté à quelques mètres
de l'alignement des statues-menhirs. Avec 1200 ans d’âge, il figure comme le
plus vieux de France !