|
|
||
![]() | ||
extrait de l'ouvrage
Léon-Charles
CANNICCIONI
un peintre corse
1879-1957

À paraître prochainement à La Marge Edition - Ajaccio
Écrit et soutenu par
Denise LUCCHESI-LUCIANI
Tiré du mémoire de maîtrise d'Histoire
de l'Art
AIX-MARSEILLE 1
Département d'Histoire de l'Art et Archéologie septembre 2000
ADECEC - CERVIONI 2001
Le mot du président
Il nous arrive parfois d'entendre citer telle personne (berger, laboureur, manœuvre, tâcheron…) parvenue à un rang social supérieur et enviable, à la force du poignet, en self made man, sans aucune intervention contrairement à ce qui a lieu fréquemment chez nous comme ailleurs.
Tel Xavier Canniccioni, berger, autodidacte, journaliste, homme de lettres. Quel envol mes amis !
Puis son fils Léon-Charles, s'éveillant très tôt aux beaux-arts, accomplissant une ascension fulgurante jusqu'au rang des grands peintres et acquérant bientôt une notoriété mondiale.
Mais comme à de nombreux corses, la gloire de Léon-Charles ne lui fait pas oublier son pays. Il s'en inspire dans ses œuvres, il y revient souvent, et il le représente dans de nombreux dessins et tableaux au point de nous laisser, à la fin de sa vie, une œuvre féconde et d'une grande valeur ethnographique.
Mais quel mérite aussi que celui de Madame Denise Lucchesi-Luciani qui a dû faire preuve d'obstination et d'une sacrée patience dans ses recherches pour nous décrire et commenter la vie du maître et ses œuvres qui évoquent la nature, l'existence laborieuse des gens, leurs différentes activités, leurs coutumes…
En lisant cet extrait d'un mémoire de maîtrise, on est sans aucun doute émerveillé par l'abondance et la qualité de l'œuvre de l'artiste, jusqu'à ce jour méconnu du grand public, mais on est également captivé par la narration, relatant les gens, les choses, et les faits d'autrefois.
En terminant la lecture, j'ai eu l'impression de quitter un grand musée après une visite guidée et merveilleusement commentée par l'auteur.
En attendant la sortie du livre de Madame Lucchesi-Luciani, on ne saurait que trop recommander de lire cette brochure où l'on trouvera, j'en suis persuadé, intérêt et admiration.
Ghjiseppu Léoni
Introduction
Avant d'aborder en détail la vie et l'œuvre de Léon-Charles Canniccioni, il est nécessaire de situer l'une et l'autre dans leurs contextes historique et artistique. Deux éléments doivent avant tout entrer en ligne de compte si l'on veut bien comprendre son œuvre. D'abord, sa longue longévité (1879-1957) lui permet d'assister aux grands courants artistiques qui vont se développer durant la fin du XIXème et la première moitié du XXème siècles. Ensuite, sa personnalité et ses choix artistiques qui font notamment ressortir son talent inné de l'observation et sa passion indéfectible envers la Corse.
À la fin du XIXème siècle, la Corse qui
est française depuis pratiquement cent ans, connaît une grave
crise économique. De nombreux corses dont la famille Canniccioni s'exilent
vers la France et les territoires d'Outre-Mer ; le contexte culturel subit
les conséquences de cette situation. Néanmoins, la deuxième
moitié du XIXème et le début du XXème siècles
verront l'intérêt pour la peinture augmenter et les initiatives
pour la promouvoir se multiplier. Des peintres insulaires qui font preuve
d'une grande originalité, atteignent une renommée nationale
et pour certains d'entre eux internationale [1]. Leur apprentissage s'effectue
en règle générale sur le continent ou en Italie. En outre,
la Corse attire de grands noms en peinture comme l'Américain James
Abbott McNeill Whistler, les Français Henri Matisse et Fernand Léger
; l'île qui est un catalyseur de l'imaginaire, devient un champ d'expérimentation
pour les peintres. Des écrivains tels Honoré de Balzac, Alexandre
Dumas, Prosper Mérimée se rendent sur l'île où
ils s'intéressent surtout au bandit d'honneur et à la Vendetta.
C'est pourquoi, la formation artistique de Léon-Charles Canniccioni
se déroulera à Paris où sa famille y est installée
depuis 1880. Il est accepté en 1893 à l'Ecole des Arts Décoratifs,
puis, débute comme élève temporaire à l'Ecole
des Beaux-Arts. Après une longue période de crise, le continent
connaît quant à lui sa deuxième révolution industrielle.
Cette reprise de l'économie due notamment aux innovations scientifiques,
fait de Paris la plaque tournante du monde artistique français. La
rencontre entre les artistes du monde entier donne lieu à un grand
brassage culturel, le dernier quart du siècle voit la peinture moderne
s'opposer à la peinture académique, et au début du XXème
siècle, les avant-gardes créent une véritable "
révolution " picturale. Le peintre corse qui travaille et habite
dans la Capitale, choisira la voie traditionnelle et connaîtra une renommée
officielle, ce qui l'écartera bien évidemment des mouvements
de l'époque. Nous savons par exemple qu'il participera tous les ans
au Salon officiel. Il décrochera de nombreuses distinctions dont la
médaille d'or et ses tableaux seront achetés fréquemment
par le gouvernement. D'autre part, il s'était constitué un réseau
de relations parisien qui lui permettait d'obtenir de nombreuses commandes
de particuliers, comme par exemple des personnalités du monde artistique
et des hommes politiques parmi lesquels le chanteur Muratore et le Président
Paul Doumer. Ce dernier lui fit exécuter un tableau intitulé
Vue du Golfe d'Ajaccio dans les années 1930, afin de l'installer
dans son bureau de la Présidence de l'Elysée.
1. GIANSILY, Dictionnaire des peintres corses et de la Corse,
1800-1950, Ajaccio, La Marge, 1993, p. IX, introduction.
Selon les témoignages recueillis, Léon-Charles Canniccioni était un personnage " haut en couleurs ". Il n'économisait pas son amour pour la vie, pour les autres et pour les choses ; le côté passionné de sa personnalité le rendait perfectionniste dans ses activités artistiques provoquant de terribles coups de colère si son travail ne lui convenait pas, et ce surtout à la fin de son existence lorsque sa main n'était plus aussi sûre qu'avant. Ce grand romantique fut l'homme d'une seule femme, en effet, il était très proche de son épouse qui le secondait administrativement dans son travail, et après le décès de cette dernière en 1942, il vécut de longs moments de détresse. Physiquement, il n'était pas très grand mais avait une constitution robuste, ce bon sportif fut d'ailleurs recruté chez les sapeurs pompiers de Paris ; certaines de ses caractéristiques physiques sont perceptibles dans l'unique autoportrait non-daté ainsi qu'une photographie datant des années 1950 qui nous sont parvenus : nous découvrons un homme au regard franc et direct, il porte une barbe assez courte et ses cheveux ont la " coupe au bol ". Canniccioni qui possédait une grande aura, aimait le contact avec les autres et adorait fréquenter les milieux artistiques parisiens, mais aussi corses, puisqu'il échangeait ses expériences avec d'autres peintres insulaires tels Jean-Baptiste Bassoul, Lucien Peri, François Corbellini, à la galerie Bassoul à Ajaccio. Son attachement envers la Corse et ses habitants était sincère, il connaissait l'île parfaitement car il y venait plusieurs fois par an. Sa gentillesse lui valut d'être apprécié et toujours bien accueilli par ses compatriotes, les vieux moltifinchi [2] ont en mémoire un souvenir impérissable de cet artiste aimant faire des portraits de figures emblématiques du village, et des longues promenades qu'il effectuait en montagne pour être en contact direct avec les paysages et rendre visite aux bergers de la région. L'inspiration de sa peinture ne provient pas de Paris et ses rues mais de sa terre natale, la majeure partie de son œuvre est donc consacrée à des sujets insulaires qui contribueront à sa renommée au-delà des frontières nationales. Léon-Charles qui faisait partie de la diaspora corse, conserva une grande modestie même si ses tableaux furent achetés par des musées étrangers tels celui de Leipzig en Allemagne ou encore de New York, San Francisco aux Etats-unis. Aujourd'hui, des lieux prestigieux français comme Matignon abritent encore ses paysages corses et démontrent ainsi que sa peinture est toujours appréciée.
2. Habitants de Moltifao.
Artistiquement, ce peintre de formation académique n'aura de cesse d'évoluer d'une manière très personnelle. Ses premières œuvres seront classiques avec des sujets mythologiques, historiques et allégoriques, et le réalisme ainsi que le romantisme seront une constante dans ses tableaux. Son intérêt pour les impressionnistes sera présent dès les années 1915 et perceptible dans l'étude de la nature, dans sa vérité matérielle et aussi dans les mutations des saisons ou de la lumière. La réalité de la nature était pour lui une étroite intimité avec l'homme, d'où son attachement aux gestes des paysans et une attention affectueuse pour les vies modestes des Corses. C'est à travers les travailleurs des champs qu'on retrouve une certaine parenté avec Millet. Par exemple, le dessin La Cueillette des olives illustrant le livre La Corse de 1935 de Pierre Dominique s'inspire des Glaneuses du grand peintre. Il n'y a pas chez Canniccioni l'ambition de transmettre à travers ses personnages, un message social ou politique, mais un souci constant de représenter un mode de vie corse. Cette vision ethnographique de l'île est aujourd'hui un précieux témoignage et le différencie de ses amis peintres insulaires tel Lucien Peri. La population est le véritable sujet de ses œuvres et le paysage ne sert que de décor. Une autre singularité de sa peinture est la présence d'un brassage culturel et physique entre la Corse et le monde oriental. Il n'est pas rare, par exemple, de découvrir des figures orientales au milieu d'un groupe d'insulaires en tenue traditionnelle. Son style est constitué d'apports extérieurs différents mais le peintre n'y est pas soumis aveuglément. Il leur demande seulement de lui fournir des moyens et adapte ceux-ci à son propre tempérament, accomplissant de ce fait un acte qui lui est personnel, même s'il lui est inspiré par l'extérieur. Toute l'œuvre de Canniccioni est en fait une fusion entre la vision du réel et le sentiment de l'artiste, le reflet d'une émotion sincère servi par une technique savante.
Cet ouvrage s'appuie sur quelques éléments bibliographiques
que j'ai pu recueillir, et son intérêt aura le mérite de
combler quelque peu, certaines lacunes que ces éléments à
eux seuls n'ont pu apporter à ce jour.
Le sommaire proposé comprend une biographie détaillée du
peintre, une partie consacrée aux relations que Canniccioni entretenait
avec la Corse et ses habitants, une découverte des us et coutumes de
l'île à travers une analyse de quelques-unes unes de ses œuvres,
ainsi qu'une étude sur la place artistique qu'il tenait dans le contexte
national de l'époque, et une analyse de son œuvre, suivi d'un catalogue
raisonné vérifié sur plus de cent œuvres (ce catalogue
n'apparaît pas dans la parution de l'ADECEC). Des illustrations en couleurs
accompagnent le texte pour le plus grand plaisir des yeux.
L'objectif de ce livre est de faire découvrir ce peintre à un
large public, car c'est un sujet quasi inédit. Les publications le concernant
sont peu nombreuses. Il n'existe que des biographies sommaires et quelques articles
de journaux récents et plus anciens. Citons les articles : " Un
grand artiste ajaccien : Léon Canniccioni, un magistral interprète
de nos paysages lumineux ", La Corse Touristique et Hôtelière,
n° 20 (janvier/février 1956), pp.19-20, de BARETTI Martin et GIACOBINI
Louis ; " Léon Charles Canniccioni ", l'Annu Corsu,
1925, pp.173-174, de FONTANA Paul ; " Léon-Charles Canniccioni (1879-1957)
: un grand peintre originaire de Moltifao ", Corse Matin, (23 avril
1991), de COLONNA Ange. Nous avons également trouvé des informations
dans le Dictionnaire des peintres, sculpteurs, dessinateurs et graveurs,
Librairie Gründ, 1976 et éditions précédentes, de
BENEZIT E, et le Dictionnaire des peintres corses et de la Corse, 1800-1950,
Ajaccio, La Marge, 1993, pp. 13-14, de GIANSILY Pierre-Claude.

La Vocératrice
Biographie
Léon-Charles CANNICCIONI est né le 30 avril
1879 dans la rue St-Charles à Ajaccio. De ses parents, nous savons
peu de choses, sinon que Léon-Charles était leur fils unique
et que sa mère était originaire d'Ajaccio. D'après le
registre de naissance, son père Xavier Canniccioni est né le
20 ou 22 [3] avril 1852 à Moltifao, il était berger cependant,
cet autodidacte authentique deviendra un homme de lettres estimé. En
1880, la famille s'établit à Paris car la Corse connaît
une grave crise économique depuis le XIXème siècle et
s'enfonce peu à peu dans la misère. Sous le pseudonyme de CANNY,
Xavier écrit de nombreux articles dans divers journaux de Province
et de Paris, mais il débutera véritablement dans les petits
quotidiens paraissant en Corse. Cet écrivain qui a su conserver la
tradition des Romantiques et des Parnassiens, propose des poèmes lyriques
; dans une forme impeccable autant que moderne, il crée notamment Marines
et Paysages, Aurore couchant ainsi qu'Escarmouches, Chansons
et Poèmes, Cris de fureur. Cet homme tourmenté d'art
et de politique est pendant quelque temps rédacteur en chef du Réveil
du Lot, rédacteur à la Bataille avec Lissagaray pendant
la période boulangiste, plus tard à la République,
rédacteur au Gringoire, journal d'étudiants, et ensuite
rédacteur à l'Etincelle à côté d'Henry
Maret.
Nous avons retrouvé un portrait en buste de Xavier Canny effectué
par son fils en 1909, ce dessin au crayon est dédicacé à
M. Mathieu Grimaldi qui est maire de Moltifao de l'époque et ami de
Xavier. On découvre un visage aux traits réguliers accompagné
d'une barbe, une attitude fière et une bonhomie laissant deviner un
bon vivant. Il faut savoir que Xavier est très apprécié
par ses proches, et parmi ses amis, citons le père de Louis Giacobini
qui est auteur de l'article de La Corse touristique et hôtelière
de janvier/février 1956. Il fréquente un cercle d'érudits,
mais n'a jamais oublié pour autant ses origines paysannes et son attachement
pour la Corse : il vient fréquemment dans son village. Les promenades
en montagne et les visites faites aux bergers de la région sont certainement
une grande source d'inspiration pour ses poèmes tels Asco, le
Chevrier, le mont Padro et les monts Giuelli tirés
du recueil Marines et Paysages de 1901 ; l'influence sur son fils est
déterminante notamment pour les choix des sujets et des ambiances.
Concernant les années 1900, nous avons peu d'informations sur la vie
privée de Xavier, hormis son mariage en secondes noces avec Marie-Jeanne
Feliker, le 22 juillet 1910, dans le XIIIème arrondissement de Paris.
3. Sur le registre de naissance de Moltifao, la date est pratiquement
illisible.
L'enfance et l'adolescence de Léon-Charles se déroulent
à Paris où son goût pour les arts se manifeste très
tôt. Ce choix artistique sera encouragé par son père,
bien qu'il sache, par expérience, que cette voie est fort difficile.
En 1893, il étudie à l'Ecole d'Arts Décoratifs et deux
plus tard, il s'inscrit à l'atelier libre de Jean-Léon Gérôme
qui est un atelier indépendant de l'Ecole des Beaux-Arts. Au départ
leurs rapports seront tendus puisque ce professeur exigeant n'hésite
pas à critiquer ironiquement le nom de Canniccioni en demandant si
ses origines étaient italiennes ; face à ces attaques, le timide
apprenti oppose une fierté ombrageuse et revendique son authenticité
corse. Toutefois, ces frictions disparaissent pour laisser place à
de bons rapports et cinq ans plus tard, on découvre le nom de Canniccioni
sur la liste des élèves de Gérôme à l'Ecole
Nationale des Beaux-Arts, en effet, il y est reçu en 1899. Parallèlement,
à dix-neuf ans, sur les conseils du capitaine Peraldi, Léon-Charles
s'engage pour une durée de quatre ans dans le corps des sapeurs pompiers
de Paris [4].
Jean-Léon Gérôme (1824-1904) est considéré
comme un peintre officiel académique, il joue un rôle important
dans la vie artistique parisienne au dix-neuvième siècle. Il
a un atelier à l'Ecole des Beaux-Arts à Paris de 1864 à
1904, et les cours ont lieu tous les mercredi et samedi, même l'été.
Sa sévérité et sa froideur sont légendaires, toutefois,
il est le maître le plus aimé et le mieux obéi de l'école
; d'ailleurs, Gérôme donne des conseils mais il ne contraint
personne à les suivre. Léon-Charles Canniccioni devient l'un
de ses meilleurs élèves et c'est sous sa direction qu'il décroche
une série de récompenses : trois médailles de grandes
figures peintes, cinq médailles d'esquisses peintes. On parle beaucoup
moins à cette époque de l'atelier de J. L. Gérôme,
bien qu'un peintre comme Henri Rousseau (dit le douanier) se réclame
de cet enseignement et affirme que s'il a conservé sa naïveté,
c'est grâce à Jean-Léon. Il faut entendre par ce terme
comme une sorte d'innocence visuelle devant la nature. On sait également
que le professeur accepte dans son atelier des impressionnistes académiques.
Actuellement, nous n'avons aucune information sur l'évolution de l'apprentissage
du peintre corse, cependant, on peut penser qu'il a subi le même rythme
de travail que les élèves des années précédentes.
Sa maîtrise du dessin autant que son goût pour les sujets orientaux
sont le résultat de l'enseignement inculqué par le Maître
: il s'inspire notamment des attitudes, des tenues vestimentaires, des figures
et des éléments décoratifs des œuvres de Gérôme.
Léon-Charles Canniccioni qui passe dix ans à l'Ecole Nationale
et Spéciale des Beaux-Arts [5], devient élève à
titre définitif le 22 juin 1907 ; cette promotion intervient après
l'obtention, d'une 2ème seconde médaille pour une esquisse peinte
à 1 degré, dans le cadre du concours de composition. Tout au
long de sa scolarité dans cette école, il se présente
aux concours de composition, semestriels, et ceux du Grand Prix de Rome pour
lesquels il se distingue à trois reprises, mais n'obtient jamais le
1er prix. Il a un autre professeur de renom, Gabriel Ferrier (1847-1914) qui
est un peintre de genre et portraitiste. Il est aussi l'auteur de décorations
murales tel le plafond du théâtre de Nîmes. Cet officier
de la légion d'honneur et membre de l'Institut apprécie Léon-Charles
et lui reconnaît de nombreuses dispositions, il le considère
comme " un bon élève " voire comme " un très
bon élève ", et sous sa direction, il décroche le
prix d'histoire d'Attainville et le prix Chenavard en 1907/08 et 1909. L'œuvre
classique intitulée Autour d'un temple circulaire,... qui lui
permet d'obtenir le prix d'Attainville de 1908, réunit les principales
caractéristiques de son style, c'est-à-dire un grand souci de
la composition, de la ligne et du traitement anatomique. Au-delà des
relations professeur-élève, une collaboration ponctuelle donne
le jour au tableau La Présentation de Jésus au temple
de l'église de Moltifao. D'ailleurs, à l'arrière de la
toile, sont inscrits les noms de Canniccioni et Ferrier.
4. COLONNA Ange, Maître Léon-Charles Canniccioni
(1879-1957), Comité du Patrimoine de Moltifao, 1991.
5. A l'époque cette institution se nommait Ecole Nationale et Spéciale
des Beaux-Arts, aujourd'hui, elle porte le titre d'Ecole Nationale Supérieure
des Beaux-Arts.
C'est à trente ans que Canniccioni exposera pour la première
fois au Salon des Artistes Français qui a lieu une fois par an. À
partir de 1909 jusque dans les années 1940, il obtient de très
nombreuses récompenses et parmi les plus élevées la médaille
d'or. Au Salon de 1909, il reçoit pour la Douleur d'Orphée,
une médaille d'or de deuxième classe ou une médaille de
troisième classe. Pour cette œuvre se trouvant au musée d'Ajaccio,
Léon-Charles Canniccioni met en pratique ce qu'il a appris à l'école,
le choix et le traitement des thèmes sont très académiques
: le sujet mythologique, les figures (poses et gestes maniéristes) et
la composition étudiée sont dans l'esprit de la toile intitulée
Autour d'un temple circulaire,... de 1908.
Avec le tableau Le Retour à la Terre exposé au Salon de
1911, il obtient une bourse de Voyage de l'Etat. L'œuvre qui se trouve au musée
d'Ajaccio, met en scène, en avant-plan, plusieurs personnages et dispose
à l'arrière-plan, de grands pins laricci et eucalyptus s'élevant
vers le ciel. Cette bourse lui donne la possibilité, d'une part, d'étudier
les œuvres des grands maîtres exposés dans les musées européens,
d'autre part, de visiter et de s'inspirer des différents pays parcourus.
Quelques années plus tard, dans un cadre cette fois professionnel, il
participera aux expositions notamment de Naples et San Francisco. Mais, la zone
géographique qu'il affectionne particulièrement est la Méditerranée
(Afrique du Nord, Espagne, Corse, etc…). L'Afrique du Nord semble être
une des destinations préférées du peintre, il s'y rendra
à plusieurs reprises et souvent en compagnie de sa famille. Il visitera
également l'Espagne, mais, la Corse remporte la première place
dans son cœur et l'on en connaît bien évidemment les raisons. Canniccioni
crée et expose dès ses débuts des œuvres sur notre île
qui sont très appréciées aussi bien par l'Etat que des
particuliers. Les thèmes tels les processions, enterrements, foires,
paysages ont du succès au point qu'il reproduit le même tableau
afin de répondre à plusieurs commandes. Ces sujets s'exportent
bien à l'étranger et permettent au peintre d'être l'ambassadeur
de notre île : les principaux acheteurs sont les musées comme celui
de Leipzig (Allemagne) pour Edith retrouve le corps d'Harold après
la bataille d'Hastings de 1910, et le musée de San Francisco, pour
les Préparatifs pour la Foire de 1913.
Durant la Première Guerre Mondiale, Canniccioni qui est mobilisé
pour combattre sur le front de l'Est à Flirey et à Verdun, se
transforme en "reporter d'images" en nous faisant part de son quotidien,
à travers ses aquarelles, fusains et crayons. Au musée d'Histoire
Contemporaine situé aux Invalides à Paris, nous avons retrouvé
dix-neuf œuvres de Canniccioni dont une dizaine déposée par l'Etat
; ses dessins sont essentiellement des gros plans de figures ou de bâtisses.
L'option du " zoom " oblige le peintre à se concentrer uniquement
sur un élément à la fois, par exemple, sur le visage du
Tirailleur, l'expression devient le véritable sujet de ce dessin.
C'est en fait le début pour lui d'une véritable recherche sur
les visages et sur la traduction et/ou interprétation des sentiments
humains à travers l'intensité des regards. Durant cette période,
un autre changement intervient cette fois concernant la recherche d'une nouvelle
facture picturale et étude chromatique traduisant un essai impressionniste
et post-impressionniste, le Cavalier corse dans la vallée de l'Asco
de 1915 en est le plus parfait exemple.
À partir de 1920, il bénéficie d'une grande
renommée officielle et son influence artistique opère sur les
jeunes de sa génération, ainsi, dans les ateliers parisiens
des années 1920 à 1936/40, certains l'imitent et "peignent
à la Canni". Il donne notamment des cours chez Mademoiselle
G. de Raffallac, une artiste, qui a engagé Léon-Charles et un
autre protagoniste. Le peintre corse a aussi les compétences nécessaires
pour enseigner aux Beaux-Arts, mais, pour diverses raisons, cela ne s'est
jamais fait.
Concernant la vente de ses œuvres, nous savons qu'il reçoit des commandes
de l'Etat pour les tableaux tels le Général Bonaparte
de 1921, le Portrait de l'abbé de la Caille de 1923, le Christ
descendu de la Croix de 1924, la Levée du Siège de Metz
par Charles Quint de 1928. Par exemple, le Christ descendu de la croix
de 1924 montre que Canniccioni n'a pas oublié les sujets académiques
et les leçons des grands maîtres, il renoue avec les ambiances
sombres et les grandes virtuosités scénographiques. Ce retour
aux inspirations classiques permet de constater que le peintre à une
meilleure maîtrise dans l'art de l'imitation, il a digéré
les leçons apprises et s'est débarrassé des compositions
un peu maladroites qui existent dans ses premiers tableaux classiques. Le
tableau d'histoire intitulé la Levée du siège de Metz
par Charles Quint de 1928 qui est très abouti, est le résultat
de plusieurs années d'observations d'œuvres de peintres classiques.
Cette toile est semble-t-il l'une des dernières tentatives concernant
les sujets classiques, en effet, on ne les retrouvera presque plus au cours
des années qui suivront. Elle marque également la fin d'une
période où Canniccioni tente de tirer les leçons de sa
formation scolaire.
L'Etat n'est pas son unique acheteur, le peintre possède aussi un réseau
de relations parisien lui passant diverses commandes, il fréquente
effectivement un cercle d'amis de grand renom composé notamment du
ténor Lucien Muratore, de M. Mellerio qui est joaillier à la
rue de la Paix. À plusieurs reprises, ces personnes ont fait appel
aux services de Léon-Charles qui produit Les Vendanges exposé
au Salon de 1929 pour Mellerio, il fait également une décoration
et un portrait de la femme de Lucien Muratore. Le musée des Beaux-Arts
de Marseille a en dépôt un tableau acheté par l'état
en 1925 qui est intitulé Le chanteur Muratore dans Carmen, nous
n'avons pas d'informations sur les commanditaires possibles de cette œuvre
et les questions suivantes restent sans réponse : Canniccioni l'a-t-il
créé pour son ami ? Au départ est-ce une commande passée
par le chanteur ?
Cette popularité lui donne la possibilité d'acquérir
une aisance financière suffisante pour venir fréquemment en
Corse notamment à Moltifao, et dans les années 1920, acheter
un appartement rue des Halles à Ajaccio. Ses séjours sont l'occasion
pour lui d'échanger des expériences avec d'autres peintres insulaires
tels Lucien Peri, François Corbellini, à la galerie Bassoul
qui appartient au peintre Jean-Baptiste Bassoul. Ces artistes collaborent
en particulier pour la revue La Corse touristique des années
1925/30, et Léon-Charles promeut notamment l'île grâce
à l'affiche du Circuit Automobile de 1921 du musée de
Corte.
Le succès artistique lui ouvre définitivement les portes aux
honneurs officiels et aux hautes fonctions. En 1924, Les Femmes corses
à la Fontaine est médaillée d'or, et l'année
suivante, Un Bouvier corse obtient le prix Rosa Bonheur. C'est semble-t-il,
en 1927 [6], qu'il reçoit la légion d'honneur. Sur ce sujet,
François Bassoul a une petite anecdote sympathique à nous raconter.
À l'occasion d'une soirée, Canniccioni accroche sa légion
d'honneur sur sa veste, et pour se déplacer, il emprunte le métro
de Paris, où il aide un homme complètement saoul qui essayait
de descendre du mauvais côté et l'accompagne aux bonnes portes
de sortie. À cet instant, le " bonhomme " regarde le peintre
et lui lance la réplique suivante : " Oh ! tu as des relations
toi ", Canniccioni ne comprenant pas, demande pourquoi, l'autre lui
répond : "Et bien, parce que tu as la légion d'honneur
! ". Il deviendra Sociétaire des Artistes Français,
c'est-à-dire qu'il ne passera plus devant un jury. Selon Ange Colonna,
maire adjoint de Moltifao, cette distinction intervient en 1929, à
la suite de l'obtention au Salon de Paris d'une médaille de première
classe (hors-concours) pour son tableau intitulé Les Femmes à
la Fontaine de Moltifao. Une étape supplémentaire est franchie
lorsqu'il est nommé membre du jury de peinture des Artistes Français.
Durant la période de l'entre-deux-guerres, son succès s'accroît
également en dehors des frontières françaises, cette
" exportation artistique " lui permet de nouer des amitiés
ou d'être contacté pour des propositions professionnelles : il
est ami de la famille royale de Roumanie et ce depuis les années 1920/30.
On lui propose un contrat de travail en tant que peintre aux Etats-Unis mais
il préfère rester en France. D'ailleurs, le musée de
New York, maison Vanemecker, accueillit dans sa collection les Femmes corses
à la Fontaine de Moltifao de 1929.
6. Cette date se trouve dans la plaquette de COLONNA Ange,
Maître Léon Charles Canniccioni (1879-1957), Comité
du Patrimoine de Moltifao, 1991.
Les années 1930 sont aussi couronnées de succès
avec l'obtention du prix de la Tunisie pour Le Marché de Bastia.
Deux ans plus tard, Le Conventionnel A. Chiappe menacé de mort par
les émeutiers de Toulon est couronné du prix James Bertrand
au Salon. Pour celui de 1935, le prix M.R.D. de l'Académie des Beaux-Arts
est attribué à La Voceratrice qui est un tableau acheté
par l'Etat, le peintre remporte également une médaille d'or à
l'Exposition Internationale de Paris en 1937. Ses activités artistiques
sont diverses puisqu'il renoue avec les arts décoratifs pour la manufacture
des Gobelins en 1928/30, il répond à des commandes de particuliers
et illustre un livre de 1935 intitulé La Corse de Pierre Dominique.
Dans le catalogue intitulé les Gobelins dans la première moitié
du XXème siècle, on apprend que le premier contact du peintre
avec la manufacture remonte au 15 octobre 1928, date d'une lettre adressée
à l'artiste par le directeur M. Planes pour lui parler d'un projet de
sièges en savonnerie. Durant le mois de décembre de la même
année, le Conseil d'Administration lui commande deux petits panneaux
de 2 m de haut sur 1, 60 m de large environ. Au Conseil du 2 juillet, le peintre
ne propose qu'un seul panneau intitulé Vendanges en Corse, c'est
l'esquisse en grandes dimensions du tableau Vendanges qui est un panneau
décoratif appartenant à M. Charles Mellerio, et qui est exposé
au Salon de 1929 sous le N°449. Le 22 octobre 1930, le panneau central est
livré et il est décidé de la mise sur métier de
cette tapisserie qui coûtera 189 411,43 Frs. Le 16 décembre, un
marché est signé pour trois panneaux intitulés Les Fêtes
des vendanges en Corse, le prix est arrêté à 40 000
F ; les deux autres cartons à venir ont respectivement pour sujets La
Mer et La Forêt de la Corse. Après 1933, l'artiste ne
touche que 20 000 Frs puisqu'il n'a pas terminé son travail sur les panneaux
restants. Le 3 mars 1937, Canniccioni qui a besoin d'argent, propose à
Janneau de compléter son projet en réalisant pour 20 000 F La
Montagne avec les bergers et La Mer avec les pêcheurs (chacun
mesurera 1,30 m x 2 m), mais ces réalisations ne verront jamais le jour.
Concernant l'achat de ses œuvres par des particuliers, on peut citer le cas
du sénateur Paul Doumer et celui du notaire M. Victor Perrot : le sénateur
Paul Doumer, Président de la République française dans
les années 1930, lui commande une Vue du Golfe d'Ajaccio de 1930-40
; une quinzaine d'années plus tard, l'œuvre est acquise par le FNAC (Fonds
National d'Art Contemporain) et déposée au Palais de l'Elysée.
Ensuite, M. Victor Perrot, notaire à Paris et collectionneur d'œuvres
d'art, achètera une toile du peintre corse qui s'intitule Paysage
de Corse datant peut-être de l'entre-deux-guerres, on présume
que Canniccioni et M. Perrot se sont peut-être connus et rencontrés
dans les milieux artistiques parisiens. Il faut savoir que le notaire adorait
fréquenter la butte de Montmartre et allait fréquemment au cabaret,
le " Chat noir ". C'est également durant cette période
que Canniccioni vend beaucoup d'œuvres orientalistes (Afrique, Espagne) telles
Ségovie sous la neige de 1930, Le Marché de Tunisie
de 1932/1933, A Chameaux l'abreuvoir devant la mosquée du barbier,
Kairouan de 1933, Dans l'oasis de Chenini de la même année,
Sur une barque de Djerba de 1934, Place à Sidi Bou Said
de 1937. Ces toiles abordent en majorité des thèmes africains
sauf Ségovie sous la neige qui représente une ville espagnole.

Le Chevrier
En 1935, le livre La Corse de Pierre Dominique est édité
en une trentaine d'exemplaires et possède approximativement soixante-sept
dessins originaux de Léon-Charles Canniccioni illustrant les textes.
Les dessins au fusain procurent une atmosphère riche en couleur, et les
thèmes abordés sont ceux utilisés par le peintre tout au
long de sa carrière. Ils représentent des paysages montagneux
et marins, des portraits ainsi que des scènes de mœurs et de travail.
Ces dernières nous renseignent sur les modes de vie en Corse durant la
première moitié du XXème siècle. Les personnages
qui sont mis en scène sont des jeunes, des vieux, des femmes et des hommes
fiers et courageux. Ils incarnent le paysan mais aussi le bandit. Les exemples
du Chevrier, des bergers Antonaccio et Cimitera semblent
parmi les plus expressifs : le premier avec son chapeau et sa peau toute ridée
nous lance un regard attendrissavrint, les visages et les mains sont
robustes et reflètent le dur labeur.
En peinture, une nouvelle page s'ouvre vers des préoccupations basées
essentiellement sur la couleur et la lumière, mais, sa formation classique
est malgré tout présente. Ainsi, La Vue du Golfe d'Ajaccio
des années 1930-40 est une synthèse entre ses connaissances classiques
et ses expériences impressionnistes. On remarque toujours son attirance
pour les personnages issus du bassin méditerranéen et en particulier
du monde oriental, dans la Voceratrice de 1935, la rencontre entre la
culture corse et orientale s'opère réellement. Le peintre dispose
au premier plan, des femmes corses qui portent la faldetta, sorte de
voile noir ou bleu foncé, et des hommes qui ont le costume et le pelone
insulaires ; juste derrière apparaissent des membres de la confrérie
qui sont vêtus et barbus tels les touaregs sahariens. Jean Marc Olivesi,
actuel conservateur du musée Fesch d'Ajaccio, fait sur ce tableau le
commentaire suivant :
" Lorsque Léon-Charles Canniccioni peint un enterrement à Moltifao, son village natal, on est stupéfait de la diversité des figures qui apparaissent sur sa toile. Sa Voceratrice paraît descendre tout droit d'une mosaïque byzantine, et cette Theotokos d'un nouveau genre est à peine moins exotique que les pénitents dont l'habit évoque immanquablement quelques notables chérifiens. " [7]
7. Guides Gallimard, Haute-Corse, La Corse vue par les peintres
de Jean Marc Olivesi, Evreux, Editions Nouveaux Horizons,1983, p. 116.
Les années 1940 correspondent à une période
malheureuse autant qu'agitée. En 1942, la disparition de sa bien aimée
est une étape difficile à franchir car la complicité
établie entre eux existait réellement. Mme Canniccioni qui était
aussi originaire de Moltifao, assistait son mari en le déchargeant
notamment des problèmes administratifs et financiers. D'autre part,
l'artiste qui a notamment pignon sur rue à Paris, tombe dans l'indifférence
au lendemain de la deuxième guerre mondiale. Cette baisse de popularité
est due en grande partie à son handicap physique récent, il
est effectivement atteint d'une hémiplégie à la fin des
années 40/ début des années 50. Sa maladie ralentit son
travail et lui porte préjudice, plus personne ne va taper à
sa porte pour passer commande. Lors d'une conversation entre François
Bassoul (le fils de Jean-Baptiste) et le peintre, ce dernier fit cette triste
constatation : " il y en avait des gens accrochés à
ma sonnette, maintenant je ne vois plus personne ! ". Cela expliquerait
partiellement que ses toiles soient parfois dans les réserves de certains
musées. Malgré cette baisse de popularité, Canniccioni
remporte encore quelques succès au Salon. En 1940, 1947 et 1948, il
décroche respectivement les prix Paul Chabas, Léon Fernot, Charles
Dunant, et l'Académie des Beaux-Arts lui décerne les prix Raphaël
Maurice et Bastien Depage [8]. En 1947, il quitte son atelier parisien, rue
du Moulin de Beurre, qui est également le lieu de son domicile ; François
Bassoul préparant ses études d'Arts Décoratifs à
Paris de 1932 à 1937, lui rendait visite à cette adresse. Il
se souvient d'un appartement agréable situé au rez-de-chaussée
qui était séparé de l'atelier par une cour composée
d'un jardin arboré, l'éclairage et l'aménagement de l'espace
intérieur reflétaient les préoccupations artistiques
du peintre. Ce changement de domicile correspond à la période
où le poste de conservateur du musée Roybet (fondation Achille
Fould) de Courbevoie lui est attribué, c'est son cousin André
Grisoni maire de cette ville qui lui a certainement obtenu ce poste. À
l'époque, les directions des musées ne sont pas distribuées
sur concours mais proposées par les administrations.
Au musée Roybet Fould, nous n'avons pratiquement pas retrouvé
d'informations sur ses activités de conservateur : aucun renseignement
sur les expositions organisées par le peintre, aucune trace de registre
faisant état de son travail. Il semble que Canniccioni n'ait pas marqué
de son empreinte l'histoire de ce musée. De plus, son successeur avait
en horreur sa peinture et décrocha ses œuvres des murs. Aujourd'hui,
le musée ne possède plus qu'une peinture intitulée Pêcheurs
dans le Golfe de Saint-Florent exposée dans l'une des salles, ainsi
qu'une cinquantaine d'esquisses de paysages et un autoportrait qui se trouvent
dans les réserves. L'absence de date de ces œuvres ne permet pas de
dire à quelle période exacte elles furent créées.
M. Georges Barbier-Ludwig, l'actuel conservateur, nous a également
informé sur les possibles commandes que Canniccioni aurait obtenues
auprès des particuliers de Courbevoie, et amène donc à
penser que son activité de peintre était toujours en éveil.
D'autre part, Mme Agnès Delannoy, l'un des anciens conservateurs du
musée, fit part des éventuels problèmes financiers de
Léon-Charles dans les années 1950. Elle écrit dans le
Petit Journal de L'Exposition de 1993 dudit musée, que le peintre
utilisait des " matériaux pauvres ", des "
cartons " et des " toiles peintes sur les deux faces, dont
l'emploi révèle le dénuement dans lequel vécut
l'artiste. " Ce témoignage est à nuancer par les propos
de Charles qui est l'un des deux petits-fils du peintre. Il affirme effectivement
que son grand-père utilisait l'arrière de certaines toiles afin
d'exécuter des pochades, et précise que cela n'était
pas le signe d'une grande pauvreté mais une habitude prise au cours
de ses longues années d'activités artistiques.
8. COLONNA Ange, Maître Léon Charles Canniccioni
(1879-1957), Comité du Patrimoine de Moltifao, 1991.
Durant ces années de crise, il ne semble pas venir en Corse, et c'est en 1951/52, qu'il effectue son dernier voyage. Après douze années d'absence, il débarque du bateau un vendredi d'été, à Ajaccio, sous une chaleur lourde et accablante. Léon-Charles est très fatigué et le voyage n'a pas arrangé la situation, mais, il est accompagné de son ami Théo Tellier qui a fait les Beaux-Arts avec lui. Ce vieux compère a une grande admiration pour le peintre corse, et l'assiste dans ces moindres déplacements. Ils se rendent tous les deux chez François Bassoul qui durant le week-end leur offre l'hospitalité. Les deux voyageurs acceptent volontiers car tous les hôtels de la ville sont complets [9]. Le lundi, ils vont en micheline (ou autorail) au village de Moltifao et ils y séjournent un mois environ : les dix premiers jours, les proches parents de sa femme, les Grisoni leur offrent le gîte et le couvert. Mais la maison qui est située trop en contre bas, n'est pas facile d'accès pour un hémiplégique, alors, les vingt derniers jours, ils iront habiter à " U Borgu " chez Pierre Grimaldi qui était le père de Charles Grimaldi [10]. Artistiquement, le peintre a deux projets : la représentation du battage du blé (a Tribbiera) et celle du clocher de l'église. Aidé par plusieurs personnes, il fait rassembler les bœufs derrière le cimetière, à proximité du hameau " U Borgu " et en fait des esquisses, mais par la suite, il ne va pas plus loin dans son entreprise [11]. L'autre raison de sa venue, c'est la vente de son appartement situé rue des Halles à Ajaccio. Le bilan de ce voyage n'est guère positif car durant ces douze années d'"exil" des changements sont survenus sur l'île et les souvenirs de l'artiste ne correspondent plus à la réalité. Dans le courrier adressé à François Bassoul datant de 1952, sa déception se ressent à tous les points de vue :
" Le voyage en Corse dont j'espérais tirer un bénéfice physique et moral m'a complètement déçu. Les douze années que je suis resté loin du pays ont apporté un tel changement dans les mœurs que je n'ai plus reconnu le village (…) Fini l'accueil patriarcal des parents accourus au-devant de vous (…)"
9. Témoignage de F. Bassoul.
10. Informations obtenues lors de l'entretien avec M. Antoine-Simon Arrighi
, le 09-01-2000 à Moltifao. Ce dernier qui a connu Léon-Charles
Canniccioni, est l'ancien maire du village.
11. Témoignage de A.-S. Arrighi et celui de Ange Grisoni qui a connu
également le peintre et qui habite à Moltifao (entretiens du
09-01 et 07-02-2000).
Son œil d'artiste est choqué par " les maisons badigeonnées à la chaux " recouvrant les belles pierres d'antan. Les sujets de peinture se font plus rares, et il regrette que : " (…) les femmes ne veulent plus porter sur la tête les Secchie (seilles ou seaux) " qui est un thème récurrent de son œuvre. Cette dernière possède aussi des mises en scènes de fêtes au village, à ce propos voilà ce qu'il pense de la disparition du faste des traditions décoratives :
" Les jours de la fête du village, la procession m'a fait l'effet d'un enterrement (…), plus de palmes dorées, plus de lampions de style XVIIè s. Je n'ai plus rien retrouvé de ce que j'étais venu chercher. " [12]
Pour lui, ce triste changement devient total lorsqu'il découvre que :
" Venu à Moltifao pour me documenter et faire des études d'un grand tableau que je voulais consacrer à la gloire des moissons en Corse. Je n'ai pas vu un champ de blé tout au long de mes déplacements. Les montagnards font monter leurs pains par les boulangers de la ville. Fini les émanations du ciste brûlant dans le four (…)" [13]

Vue d'Ajaccio, Copie
Sa déception ne se limite pas seulement aux traditions, il déplore également la destruction de la nature. Ainsi Canniccioni qui a peint à plusieurs reprises Ajaccio, notamment son golfe avec ses inoubliables eucalyptus, dit à ce sujet :
"J'ai éprouvé une grande émotion en apprenant que l'eucalyptus était abattu, sa disparition va enlever un très important élément de pittoresque à la vue sur le golfe." [14]
12. Lettre de Canniccioni adressée à F. Bassoul.
13. Ibidem.
14. Ibidem.
Ajoutons à tout cela, son handicap physique qui freine sa réadaptation dans notre île et se retourne contre lui. En effet sa santé se dégrade, il l'explique fort bien dans cette fameuse lettre de 1952 :
" Avec cela l'impossibilité de me déplacer
même à dos de mulet mes jambes se refusant à me maintenir
sur le bât me blessant les reins, bref la plus désastreuse des
déconvenues. Le voyage m'a beaucoup fatigué et je suis revenu
ici pour m'aliter et en subis une petite attaque peut-être à la
suite de contrariétés que m'ont causées les façons
d'agir du maire (le nouveau maire de Courbevoie). "
Bien que nous n'ayons pas retrouvé de témoignages oraux ou de
traces écrites des quatre dernières années de sa vie, il
n'est pas difficile d'imaginer la souffrance qu'a dû éprouver le
peintre face à sa maladie grandissante et, par voie de conséquence,
à son incapacité de ne pas pouvoir exercer son art. Le 25 avril
1957, la vie de Léon-Charles Canniccioni se termine à Courbevoie
dans l'oubli. Il laisse derrière lui une œuvre abondante, et une carrière
artistique couronnée d'une renommée muséographique nationale
et internationale. L'achat de ses œuvres par les institutions publiques permet
aujourd'hui de constituer une importante source iconographique, et pallie ainsi
le manque d'informations fournies par les descendants du peintre. En effet,
Léon-Charles n'a eu qu'un fils qui est aujourd'hui décédé,
ce dernier a perdu la plus grande partie des œuvres et correspondances de son
père au cours d'un déménagement effectué de l'Afrique
vers la France, et ses deux petits-fils ne possèdent guère de
documents sinon quelques souvenirs d'adolescent. Toutefois la passion pour les
arts qui animait Léon-Charles, n'a pas quitté les Canniccioni
puisque Saveria, l'une de ses arrière-petites-filles, est aujourd'hui
peintre, et permet donc à cette famille de renouer avec le monde artistique.
Canniccioni et la Corse
Léon-Charles Canniccioni a vécu la majeure partie de son existence sur le continent mais son affection pour l'île et ses habitants était très forte ; sa maison parisienne était toujours ouverte à ses amis insulaires en voyage ou résidents dans la capitale, auxquels il leur demandait parfois de parler en langue corse afin de se sentir plus proche de sa terre natale. Ce sentiment d'appartenance se manifestera dès son plus âge, citons par exemple les propos de P. Fontana de l'Annu Corsu de 1925 :
" Lorsque, tout jeune encore - il avait à peine seize ans - très timide et d'une fierté ombrageuse, il pénétra pour la première fois dans l'atelier du peintre Gérôme, tout rempli d'élèves espiègles et moqueurs, le maître bienveillant et rude lui demanda son nom. L'ayant entendu et fait répéter : " Vous êtes Italien ? " questionna-t-il. Italien ! Canniccioni, vrai Corse tout pénétré de nos sentiments traditionnels, entendit sans doute : " Lucquois ", et se révolta : " Non, non, pas Italien ! " s'écria-t-il oubliant sa timidité ; " Non, non, je suis Corse ! ". - " Italien, Italien ", répéta, pour le taquiner, le Maître amusé par cette indignation dont il ne pouvait comprendre le sens. Et l'enfant répétait avec une ardente obstination : " Non, non, je suis Corse ! ". Il l'est demeuré jusqu'au plus profond de son cœur d'homme, de son âme d'artiste. Et c'est pourquoi nous l'aimons et sommes fiers de son talent et de ses succès."
Cet attachement qui ne se démentira jamais, est en premier lieu un héritage culturel transmis par son père, il dira à ce sujet :
" Mon père m'a communiqué sa passion pour les mœurs antiques de nos montagnes (…) ce domaine de rêve qui a enchanté pour la durée de ma vie de mon enfance à mes vieux jours, les quelques heures heureuses que j'ai pu traverser sur notre monde traqué. " [15]
À son tour, il tâche de faire découvrir ses racines corses à ses petits-enfants en faisant dit-il "(…) goûter le sel des histoires que je leur ai contées." [16]
15. Lettre n° 3 adressée à Pierre Grimaldi
et ce après l'année 1951/1952, ligne 25 à 33.
16. Ibidem, ligne 13.
En ce qui concerne la fréquence de ses venues, le peintre séjournait sur l'île à raison de deux fois par an minimum, ses périodes préférées étaient le mois d'avril et de septembre ; d'après la datation des dessins, nous savons avec certitude qu'il est notamment venu en 1920, en 1935 et en 1951/52. Il affectionnait en particulier la ville d'Ajaccio, son village de Moltifao et leurs régions. Ses activités étaient bien évidemment liées à son art, c'est-à-dire rencontre avec des artistes et recherches de nouveaux sujets et thèmes. Pour cela, il effectuait de nombreux croquis et peintures en extérieur car il ne possédait pas d'atelier sur place, c'est donc à Paris qu'il réalisait ses créations qui avaient beaucoup de succès. L'île qui est une destination touristique à la mode notamment au début du XXème siècle, se vend bien artistiquement et le peintre a bénéficié de cette opportunité.
Pour mieux situer la peinture de Léon-Charles Canniccioni
dans le contexte artistique corse, attardons-nous sur la situation des artistes
de l'époque : dès la fin du XIXème siècle, l'île
attire de grands noms tels en littérature, Prosper Mérimée
(1803-1870), Gustave Flaubert (1821-1880), Guy de Maupassant (1850-1893),
et en peinture, l'Américain James Abbott McNeill Whistler (1834-1903),
les Français Henri Matisse (1869-1954) et Fernand Léger (1881-1955).
L'île qui est un catalyseur de l'imaginaire, devient pour les peintres
un champ d'expérimentation ; à ce propos, Matisse dit : "(…)
j'étais ébloui, là-bas tout brille : tout est couleur,
tout est lumière" [17]. La particularité de cette
lumière et la beauté des paysages ont provoqué les premières
émancipations de la couleur qui seront notamment développées
par les Fauves. D'autre part, les contacts entre les arts insulaires et étrangers
existent : à la fin du dix-neuvième siècle, le peintre
François Peraldi (1843-1920) met son atelier à la disposition
de Whistler lors de son séjour ajaccien en janvier-avril 1901.
Quant à Léon-Charles Canniccioni, nous constatons qu'il a de
très bonnes relations avec les artistes corses du début du XXème
siècle, en effet, il n'est pas un homme solitaire et échange
ses expériences artistiques avec des peintres comme Jean-Baptiste Bassoul
(1875-1934), Lucien Peri (1880-1948), François Corbellini (1863-1943)
; ils se réunissent fréquemment à la galerie Bassoul
à Ajaccio et collaborent notamment pour la revue La Corse touristique
des années 1925/30. Les peintres insulaires de cette période
s'impliquent donc dans l'économie, par exemple, quelques années
plutôt (1899), François Corbellini réalise des dessins
qui permirent l'édition de cartes postales. Cet artiste qui a été
formé à Paris, distribue son enseignement dans les écoles
de l'île, il est conservateur des Musées de la ville d'Ajaccio
et en 1937 met en place une réflexion sur un art corse. Le précurseur
en la matière, c'est Novellini avec son Catalogue des œuvres remarquables
de peinture et sculpture, …[18] . Lui et Peraldi réalisent une
notice sur les tableaux du musée Fesch. En général, la
prise de conscience et la valorisation d'une identité artistique insulaire
se concrétisent, à l'intérieur, par la création
d'affiches touristiques et la collaboration à des revues, et à
l'extérieur, particulièrement en 1920/30, par des expositions
d'œuvres sur le continent (Paris, Marseille…). Ce sont Léon-Charles
Canniccioni et Lucien Peri qui feront le plus grand nombre d'envois aux Salons,
le premier expose fréquemment aux Artistes Français et le second
à la Nationale.
Les œuvres corses de Canniccioni qui ont beaucoup de succès, font appel
à des références littéraires et artistiques bien
précises : la vision parfois romantique de ses modèles tel le
bandit d'honneur et ses paysages aux couleurs chatoyantes correspondent à
l'attente des institutions officielles et de particuliers nationaux et internationaux,
le romanesque de certains personnages sont dans le prolongement de héros
littéraire telle Colomba de Prosper Mérimée, et
l'orientalisme de quelques sujets positionne sa peinture dans la catégorie
" voyage et découverte ". Sa vision ethnographique de la
Corse le rapproche de peintres comme Gaston Vuillier (1846/47-1915) qui décrivit
d'une manière réaliste la Corse et ses habitants. La représentation
de l'île par Canniccioni possède une distance ou un regard extérieur
qu'on ne retrouve pas chez les autres peintres insulaires. Il est notamment
intéressé par la relation et les conséquences qu'il existe
entre le peuple corse et son mode de vie, alors que des artistes comme Lucien
Peri, Jean-Baptiste Bassoul et François Corbellini sont surtout connus
pour leurs paysages.
En effet, pour Lucien Peri (1880-1948), le paysage est au centre de ses préoccupations,
c'est essentiellement un paysagiste, son thème de prédilection
est l'eau, le marais et la rivière. Parmi ses envois à la Société
Nationale des Beaux-Arts, on peut citer les œuvres suivantes : Bastia,
le Vieux Port (1921), Matin sur les côtes de Corse (1922),
Monticello (1926), Environs de Porto-Vecchio (1938), etc… [19]
Jean-Baptiste Bassoul (1875-1934) se consacre en grande partie à la
décoration notamment dans les églises, il réalise de
nombreux décors intérieurs dans des appartements de particuliers
de la ville et apprécie également la peinture de chevalet. Bassoul
peint des paysages et représente des vues de la Corse et de Bretagne
(1928), de Camargue (1929) ou d'Italie (1926), mais il fait aussi des dessins
et des études de personnages du village de Bisinchi ou de Moltifao,
et d'animaux. [20] François Corbellini (1863-1943) est attiré
surtout par le paysage corse avec une prédilection pour le village
de Piana dont il est originaire, il peint aussi des figures insulaires (paysans,
pêcheurs, habitants d'Ajaccio et des environs, etc…), et est considéré
comme l'un des meilleurs animaliers corses. Ce peintre crée également
des œuvres orientalistes tel le Port d'Alger en 1927, mais ce sont
des créations ponctuelles effectuées lors d'un voyage en Afrique
du Nord. [21]
17. Cette phrase est citée dans : OLIVESI Jean-Marc,
Voyages d'artistes en Corse au XIXè et XXè s., Ajaccio,
La Marge, 1993, p. 14. Tirée de : MATISSE à MARCHAND, cité
par Xavier Girard, cat. Expo. 1987, Toulouse-Nice : Matisse : Ajaccio-Toulouse,
une saison de peinture, p.19.
18. NOVELLINI Paul Mathieu, Catalogue des œuvres remarquables de peinture,
sculpture etc… qui se trouvent dans les églises et autres monuments
publics ainsi que dans les maisons particulières de la Corse, suivi
des notices sur la vie et les œuvres des artistes corses ayant un titre officiel,
Bastia, Imp. C. Piaggi, 1911, 91 p.
19. GIANSILY, Dictionnaire des peintres corses et de la Corse, 1800-1950,
Ajaccio, La Marge, 1993, pp. 54-56.
20. GIANSILY, Dictionnaire des peintres corses et de la Corse, 1800-1950,
Ajaccio, La Marge, 1993, pp. 9-10.
21. Ibidem pp. 23-24.
La Corse est indéniablement une grande source d'inspiration
pour Léon-Charles Canniccioni, comme le soulignera si justement le
critique M. Thiebault-Sisson du Temps : "Canniccioni n'a jamais été
bien inspiré que par la Corse" [22]; Paul Fontana du journal
l'Annu Corsu de 1925 précisera que "presque toutes les
œuvres qu'il a envoyées aux Salons, depuis ses débuts en 1909,
sont des œuvres corses". Ses sujets sont des paysages ruraux et urbains,
des constructions humaines (pont, tour, église), des portraits (berger,
pêcheur, etc...) et des moments de la vie quotidienne (scène
de travail, foire, procession, enterrement…). Géographiquement, il
parcourt la Corse dans sa totalité en laissant des témoignages
artistiques, il sillonne aussi bien l'intérieur que le littoral, citons
du nord au sud : Bastia, St-Florent, Oletta, Moltifao, Asco, Ponte Leccia,
la région du Golo, Corte, le Niolo, Ile-Rousse, Calvi, les calanques
de Piana, Pino, Salario, Ajaccio, Porto-Vecchio.
Sa production qui est nombreuse et diversifiée, présente une
récurrence de thèmes, en 1925, Paul Fontana énumère
des sujets que l'on retrouve notamment dans le livre La Corse de 1935
[23]: le Marché de Bastia, le Pont de Ponte-Leccia, les
Gorges de l'Asco et les Monts Giuelli, la Jeune femme de
Moltifao, la Voceratrice, etc... De plus, des dessins comme la
Cipressa créé en 1920, sont utilisés dans ledit
livre de 1935. La peinture de Canniccioni franchit les frontières nationales
et ce grâce à des sujets corses, au début du XXème
siècle, sa célébrité mondiale permet à
notre île d'être exposée dans les musées tel celui
de New York avec Femmes corses à la Fontaine de Moltifao.
22. Cette citation apparaît dans l'article : FONTANA
(de Vico) Paul, " Léon Charles Canniccioni ", l'Annu
Corsu, 1925.
23. DOMINIQUE Pierre, La Corse, éditions "Horizons de France",
Paris, 1935.
Moltifao est l'un de ses principaux points d'encrage, Léon-Charles
Canniccioni a effectivement conservé un attachement tout particulier
pour son village. Dans sa jeunesse et jusqu'à ce qu'il devienne un vieux
monsieur malade, il ne manquera jamais d'y retourner, ses souvenirs sont remplis
des images de monts, de rivières et de plaines de cette micro-région.
Les villageois ainsi que leurs coutumes qui lui sont si familiers, auront toujours
une place de choix dans son cœur. L'amour qu'il porte à Moltifao et sa
communauté se retrouvent dans ses œuvres, ses sujets de prédilection
dans la région sont par exemple les monts Giuelli, les ponts génois,
les paysans. Pour cela, il utilise des techniques comme le fusain, le pastel
et la peinture ; on peut citer trois œuvres picturales, les célèbres
Jeunes Femmes à la Fontaine (1929) qui se trouverait à
New York, le Cavalier corse dans la vallée de l'Asco du musée
de Digne et La Voceratrice ou l'Enterrement à Moltifao
de celui de Corte. Parmi les illustrations du livre La Corse de Pierre
Dominique de 1935, les thèmes sur cette région sont les suivants
: Ponte Leccia, Pont sur l'Asco-Monts Giuelli, Cimitera-Berger
de Moltifao, Chevrier, Procession de la Nativité (8 septembre),
Passage de la Procession, Lavandière au bord de l'Asco,
Jeune Femme de Moltifao, le berger Antonaccio.
Sa popularité s'explique par la diffusion de ses œuvres au sein même
des foyers : au début du XXème siècle, la photographie
était un luxe pour les Corses, ce sont donc les peintures et dessins
de Léon-Charles Canniccioni qui permirent aux villageois de conserver
les paysages qui les entourent et les portraits de leurs ancêtres. Dans
certaines maisons, on les découvre toujours accrochés aux murs
ou posés sur une commode. Pour les portraits, ce témoignage ethnographique
permet de constater que certaines familles n'ont guère changé
: les Grimaldi, Grisoni, Costa, Colombani, Orsoni sont toujours présents
et leurs descendants ont conservé la ressemblance physique de leurs aïeux.
Léon-Charles Canniccioni a demandé aux villageois de poser pour
lui afin d'alimenter ses carnets de croquis. On les retrouve pour certains d'entre
eux dans le livre La Corse de Pierre Dominique de 1935, il a dessiné
entre autres une parente de sa femme qui se nomme Saveria Grisoni avec un seau
sur la tête dans Porteuse d'eau-la secchia sur la tête, une
femme de la famille Costa a servi de modèle notamment pour le dessin
Jeune femme à la cruche, Dominique Canniccioni, le grand-père
de Mathieu et Dominique Grisoni, a posé pour le Chevrier de Moltifao,
et l'épouse de Léon-Charles, qui était donc originaire
de Moltifao, a prêté son visage à La Voceratrice…
D'autres moltifinchi ont également bénéficié d'un
portrait peint, c'est le cas de Jean-Toussaint Falconetti qui est le grand-père
de Jean-Paul Colombani, ou encore, de Pierre Grimaldi qui était le père
de Charles.
Son attachement pour sa région est également perceptible dans
ses courriers, par exemple, après son dernier séjour en Corse
en 1951/52, il établit une correspondance écrite avec Pierre Grimaldi
[24] qui est aujourd'hui décédé. Ces lettres qui sont au
nombre de cinq, ont été écrites à Courbevoie et
nous informent en particulier sur le vif intérêt qu'il porte à
son village malgré la distance qui le sépare de lui, il s'intéresse
aux événements qui s'y produisent et aux personnes qui le peuplent.
Souvent, la nostalgie de sa terre et le regret de ne plus pouvoir y revenir,
et ce à cause de sa maladie, font ressurgir des souvenirs remplis de
couleurs et d'odeurs qui font le charme de notre île. Dans l'un des courriers
non datés, il se réjouit des bienfaits de la modernité
qui apportent aux villageois une meilleure qualité de vie, il dit :
"J'ai eu quelques nouvelles de Moltifao par Quilicus [25], je sais qu'on a mis une pendule au clocher, j'espère que les fontaines promises seront réalisées pour la plus grande joie des femmes libérées de cette rude corvée d'aller chercher l'eau à des centaines de mètres (...)" [26]
24. Charles, le fils de Pierre Grimaldi, a eu la gentillesse
de nous communiquer cinq lettres.
25. Il doit s'agir de Quilicus Orsoni, un très grand ami de Canniccioni.
26. Lettre n°1
En 1952, on découvre que Léon-Charles Canniccioni tient impérativement à conserver des liens avec d'autres corses du continent permettant de se replonger dans une ambiance insulaire :
"Je me suis trouvé dans une réunion de personnalités corses où se trouvaient les musiciens venus à Moltifao (…) et qui m'ont parlé du chanteur Anton-Marie dont la voix les a beaucoup frappés, à ce propos, vous voudrez bien lui dire le bon souvenir que j'ai emporté de lui-même et de sa famille, vous lui direz les souhaits de bonheur que je forme pour lui et sa femme dont je me rappelle la grâce de jeune fille quand je venais gamin à Moltifao." [27]
27. Lettre n°2 datée de 1952.
Il parle également des traditions culinaires de notre île, de ces moments où les membres d'une famille se réunissent l'hiver pour déguster a pulenta (la polenta à la farine de châtaignes) et u figatellu (saucisse) qui sont des spécialités très appréciées des foyers corses. L'exploitation de la châtaigneraie et l'élevage du porc qui étaient autrefois des activités essentielles, permettent de produire notamment de la farine de châtaignes et de la charcuterie. Léon-Charles Canniccioni nous fait ici part du plaisir qu'il éprouvait à assister à la préparation de la polenta et à la cuisson du figatellu, il se souvient de :
" (…) la joie que me donnaient les préparatifs et la confection de la polenta, coupée avec le fil, et l'écrasement des tronçons de figatellu sur les tranches étalées sur la belle nappe enfarinée pendant que le parfum du jus se répandait dans la maison !" [28]
28. Lettre n°3, ligne 17 à 24.
Cependant, la résurgence de ses souvenirs est le résultat d'une crainte qui accapare ses pensées, il a peur de ne jamais revoir son village natal et fait le constat suivant :
"Quand j'ai quitté Moltifao, lors de mon dernier voyage j'espérai bien y revenir et revoir les monts Giuelli dans leur splendide majesté ! Hélas je crois bien qu'il faut que je renonce à cette joie car je suis depuis trois mois retombé dans une impotence plus accentuée, et toutes les tentatives faites par les médecins pour me rendre un peu de ma vigueur première semblent vouées à l'échec." [29]
29. Lettre n° 5 datée du 27-12-1953.
Cette triste déception qui devient un sujet récurrent dans la majorité de ses courriers, lui fait dire notamment à deux autres reprises :
"Je suis malheureusement de plus en plus impotent et me déplace de plus en plus difficilement ce qui m'enlève l'espoir de pouvoir avoir la joie de revoir les monts, la plaine et les rivières (…) ce qui me rempli de tristesse." [30]
30. Lettre n° 3, ligne 39 à 44.
" Je suis envahi de regrets à la pensée que je ne pourrai peut-être plus revoir cette (…) de Caccia et les parents dont le nombre diminue hélas ! annuellement. " [31]
31. Lettre n° 4, année 1953.
La nuit venue, cela tourne parfois à l'obsession et il se confie à ce propos :
"Dans mes noires nuits d'insomnie, je suis souvent envahi des souvenirs de ma jeunesse où j'avais la joie de (…) sur les pentes (…) sur les mules que j'empruntais aux parents dans l'ivresse de la belle lumière et des senteurs aromatisées." [32]
32. Ibidem.
Léon-Charles Canniccioni éprouve en fait de la nostalgie qui se transforme par ce que l'on appellera " l'appel du retour ", ce phénomène se traduit par un désir " atavique " de revenir finir ses vieux jours sur le sol corse et d'être enterré auprès de ses ancêtres. Évidemment, ce sentiment qui ne lui est pas propre, concerne tous les insulaires qui sont attachés à leurs racines, en particulier, la diaspora corse éparpillée sur l'ensemble du territoire français et dans le reste du monde.
Actuellement, les insulaires qui possèdent des œuvres de Canniccioni, sont assez nombreux, mais, on ne sait pas si ces acquisitions se sont faites dans le cadre d'une vente ou d'un don du peintre. On peut citer l'exemple de M. Georges Oberti, ancien sous-directeur des musées de France et membre correspondant de l'Institut de France à l'Académie des Beaux-Arts. Il possède un tableau et une pochade qui sont une version de la Vue du Golfe d'Ajaccio. Ces deux œuvres lui ont été léguées par son père Marc-Antoine-Joseph. Certaines familles notamment de Bastia et de Moltifao détiennent également des tableaux et dessins de l'artiste. D'autre part, un effort apparaît au musée de Corte qui expose plusieurs de ses créations. Quant à ceux d'Ajaccio et de Bastia, les productions dudit peintre sont présentes mais hélas entreposées dans les réserves ou en restauration.
Sa vision ethnographique de la Corse :
Léon-Charles Canniccioni est un observateur attentionné des gestes et du mode de vie de ses compatriotes corses. Il donne la priorité aux personnages au détriment parfois du paysage qui est relégué au rang de décor. À travers ses toiles, nous retrouvons notamment les us et coutumes de notre île qui ont aujourd'hui presque disparu, en effet, cette étude réaliste d'un peuple et son environnement culturel et naturel nous plonge dans la Corse traditionnelle du début du XXème siècle où la vie était différente. Ce témoignage du passé est un lien visuel et réel avec nos racines. Ses sujets (fête, enterrement, procession, scène de travail, etc…) qui sont de simples séquences d'un moment de la vie des insulaires, nécessitent néanmoins une lecture à plusieurs degrés. Au-delà de la vision théâtrale de la mise en scène, nous découvrons des attitudes, des gestes et des objets qui sont vieux de plusieurs siècles et retranscrivent des règles de vie très précises et spécifiques à chaque micro-région. Pour les portraits, au-delà du réalisme et de l'exactitude de la ligne, ce sont l'émotion, l'intensité et le message du regard qu'il faut retenir ; ces regards qui sont aussi le reflet du passé, ont une grande importance. A présent, intéressons-nous, parmi toutes les œuvres corses du peintre, à des thèmes fréquemment traités comme la religion, la place de la femme et celle de l'homme dans la société insulaire.
La religion chrétienne fait encore partie du quotidien et a la faculté de réunir toutes les couches sociales autochtones. Elle jalonne, de la naissance (baptême) à la mort (enterrement), certains moments de notre vie en marquant le calendrier de ses différentes fêtes des saints et des lieux sacrés. Canniccioni qui s'intéressa aux processions, créa notamment les œuvres suivantes : Le Jour des morts dans un village corse de 1920, La Procession du Vendredi Saint à Moltifao de 1920, La Procession de la Nativité (8 septembre) à Moltifao et Au passage de la Procession du livre La Corse de 1935. Ensuite, citons Printemps-Le jour des Rameaux dans un village corse de 1936 ainsi que Le jour de Pâques dans un village corse de 1939. Ces œuvres sont un témoignage précieux puisque certaines corporations et actes religieux ont disparu ou perdu de leur authenticité. Ainsi, la disparition de la confrérie de Moltifao qui est intervenue après la deuxième guerre mondiale, a provoqué une pauvreté cultuelle et culturelle dans ce charmant village. Cet appauvrissement n'est pas un cas isolé, il concerne l'ensemble de la Corse bien que depuis une quinzaine d'années une volonté générale de retour aux sources nous ait permis de redécouvrir nos coutumes. Actuellement, ce renouveau qui a une dimension rurale et villageoise, n'est pas encore suffisant mais rejoint le combat de l'artiste pour immortaliser ces fragiles moments de notre passé.
Léon-Charles Canniccioni apprécie le mois d'avril
notamment pour ses processions, durant une dizaine de jours, l'église
catholique célèbre trois fêtes : celle des Rameaux, celle
de la Semaine Sainte clôturée par le Vendredi Saint, et celle
de Pâques. Dans Printemps-Le jour des Rameaux dans un village corse
de 1936 qui est une toile que nous n'avons pas retrouvée, Canniccioni
a certainement voulu étudier le comportement de la population corse
et décrire les originalités décoratives déployées
pour la circonstance. Nous pouvons imaginer aisément le sujet en s'aidant
de certains écrits tel l'Almanach de la mémoire et des coutumes,
Corse, de TIEVANT Claire et DESIDERI Lucie [33]. Nous apprenons qu'il
existe un rite appelé Attolite portas qui signifie Ouvrez les
portes. Les paroissiens sous la direction du curé pratiquent le rite
de clôture et d'ouverture : en ce dimanche des Rameaux qui ouvre la
Semaine Sainte, a lieu la procession qui débute et se termine aux portes
de l'église. Les étapes sont les suivantes : après la
distribution des Rameaux de palme [34] et d'olivier, l'ouverture des portes
s'effectue libérant les paroissiens. Avec les rameaux à la main,
ils font le tour de l'église qui autrefois s'élargissait à
un tour de village et au retour, ils se massent sur le parvis avec, en tête
de file, le prêtre qui entame un dialogue avec les trois personnes restées
dans l'église. Leur rôle est de fermer la porte lors de la procession
dans le village. Le curé demande à trois reprises l'ouverture
des portes : " il frappe trois fois avec le pied de la croix en disant,
en langue corse : - Apri la porta ! Hosanna Pia ! (Ouvre la porte Hosanna
Saint !) " [35]. À la troisième reprise, les hommes
demeurés à l'intérieur procèdent à l'ouverture
marquant la fin de la procession et le début de la messe des Rameaux
qui aura lieu quelques instants plus tard. Toutefois, dès les jours
suivants, une nouvelle préparation se met en place car les membres
des confréries ont la charge du tressage du " grand palme "
(la pullezzulla) qui sera porté en tête de procession
du Vendredi Saint.
Donnons un autre exemple d'œuvre comme La Procession du Vendredi Saint
à Moltifao de 1920. Au cours de cette fête religieuse, les
villageois effectuaient la parata qui avait lieu le vendredi au soir,
la parata (du verbe parà, arrêter) est un type de procession
qui comme a cerca et a granitula concernent le nord de la Corse.
Si au cours de la cerca, les gens du village se poursuivent en rond,
au cours de la parata, les villages voisins se visitent réciproquement.
Le déroulement de cette dernière peut présenter quelques
variantes : dans la micro-région de la Casinca, la rencontre des deux
communautés se fait à mi-chemin, au niveau du cimetière.
À cet endroit, elles partagent un repas fait de beignets au riz (panzarotti),
de vin de muscat ou de vin ordinaire. Cet échange de nourriture à
proximité de ce lieu sacré symbolise " un rite de commensalité
avec les morts. " Le plus souvent la granitula, troisième
forme processionnelle en usage le Vendredi Saint dans le nord de la Corse,
achève souvent la parata et marque l'un des temps forts du cycle
cérémoniel corse en période de Pâques. Le terme
granitula est le même que celui qui désigne un coquillage
marin, le bigorneau, car la procession appelée granitula reproduit
dans son tracé la forme exacte de sa spirale.
33. TIEVANT Claire et DESIDERI Lucie, Almanach de la mémoire
et des coutumes, Corse, Paris, Albin Michel éditeur, 1986, 10-11
avril.
34. Les rameaux de palme bénits se présentent sous trois formes
: a crucetta (la petite croix) a stella (l'étoile), et
u pesciu (le poisson). Autrefois, on tressait aussi un petit clocher
(u campanile) que les enfants portaient accrochés à leur
boutonnière. Ces rameaux sont façonnés ou tressés
la veille par les familles ou les confréries.
35. TIEVANT Claire et DESIDERI Lucie, Almanach…, 1986, 11 avril.
Le 8 septembre, Canniccioni qui ne loupait jamais la Procession
de la Nativité de la Vierge dans son village, a laissé des dessins
tels La Procession de la Nativité (8 septembre) à Moltifao,
Au passage de la Procession du livre La Corse de 1935. De ces
œuvres émanent un grand respect des traditions et une véritable
vénération pour la Vierge, il règne une atmosphère
silencieuse qui provient notamment du recueillement des figures (tête
baissée, regard fixé au sol) et de la lenteur des mouvements.
Cette ambiance est magique grâce à des choix de compositions et
de techniques tels l'uniformité des attitudes, la mise en valeur des
personnes du premier plan, l'absence de décor et l'emploi du vide mettant
en relief les quelques coups de crayons. Tout cela donne l'impression d'une
rencontre entre deux mondes : le monde terrestre et celui du divin. Les tenues
vestimentaires et les quelques détails décoratifs nous renseignent
sur la particularité de la confrérie de Moltifao : le prêtre
et les membres de la confrérie conduisant la procession sont en tête
de cortège. Le curé se distingue des autres en portant un habit
différent, les confrères sont vêtus en majorité d'une
aube ou chemise (camisgiu) longue et blanche agrémentée
d'un court manteau (mantelletta) noir qui recouvre leurs épaules
et d'une corde (curdone) qui leur serre la taille. Dans Au passage
de la procession, ces tenues ne sont pas les mêmes, ce sont des chemises
larges possédant une capuche (cappuciu). Le prieur et les sous-prieurs
ayant un bâton de confrérie (mazza) à la main, se
nomment les mazzeri (le mazzeru signifie le massier). Ils dirigent les
autres confrères qui sont à peine visible dans La Procession
de la Nativité (8 septembre) à Moltifao, et entourent la statue
qui est protégée par un dôme arrondi décoré,
au-devant, d'une couronne fleurie. Pour plus d'informations, nous pouvons dire
que ladite statue en marbre représente la " Vierge à l'enfant
", Marie tient dans sa main gauche une sorte de parchemin où nous
pouvons lire " Vicento Arigho, bandito salvato della peste. PGCMV 1657
". En effet, elle aurait été construite de la main d'un
bandit sauvé de la peste, cette madone du bandit fait l'objet de la tradition
suivante : le jour de fête, après la messe, le curé monte
sur la chaire et commence une sorte de mise aux enchères de la vierge,
celui qui propose le plus d'argent, aura le privilège de porter la vierge
à l'avant de la procession. Généralement, cette fête
religieuse était suivie d'un grand bal populaire le soir.
La hiérarchie des membres d'une procession existe même si elle
n'apparaît que légèrement sur les deux dessins cités
ci-dessus. Pour développer ce point, appuyons-nous sur l'exemple de la
procession rurale a cerca qui s'effectue à l'aube du Vendredi Saint en
Haute-Corse et se déroule sur plusieurs kilomètres pour s'achever
à midi. Elle est décrite notamment par Lucie Desideri qui est
ethnologue corse et enseignante à Paris :
" Les mazzeri (…) sont suivis par les confrères habillés de surplis blancs. Derrière eux viennent les femmes, habillées de la faldetta, habit cérémoniel fait d'une jupe bleu nuit recouvrant les habits : elle est remontée par l'arrière sur la tête, et devant, retroussée jusqu'à la ceinture comme pour former une poche dans laquelle sont transportées quelques provisions que l'on consomme pendant la longue marche de la cerca." [36]
36. TIEVANT Claire et DESIDERI Lucie, Almanach…, 1986,
15 avril.
Léon-Charles Canniccioni qui représenta dès
le début de sa carrière des scènes liées aux foires,
créa en 1911, Paysans corses se rendant à la Fiera, et
en 1912, il exposa au Salon officiel Retour à la foire et Sur
la route, paysans corses allant à la Santa. L'année suivante,
il produit par exemple l'œuvre les Préparatifs pour la Foire qui
est achetée par le musée de San Francisco. Nous pouvons également
découvrir un dessin intitulé A la foire du Niolo, dans
le livre La Corse de Pierre Dominique de 1935, qui relate la célébration
de la fête religieuse de Casamacciuli. Cette fête marque l'ouverture
de la Fiera della Santa di Niolu (Foire de la Sainte du Niolo) qui dure
trois jours, elle a été instituée en 1835 par la commune
avec l'aval du gouvernement et est devenue un grand lieu de rencontre particulièrement
pour les bergers. Pour ces derniers, au-delà de la fête, cette
foire signifie " le signal de départ de la transhumance hivernale
vers les vallées et les plaines du littoral ", et ce phénomène
qui concerne toute la région, se perpétue depuis des siècles.
En observant le tableau Paysans corses se rendant à la Fiera de
1911/12, nous découvrons un cortège de femmes et d'hommes marchant
activement vers la gauche, il a emporté avec lui des bêtes (bœufs,
chevaux, brebis ou chèvres, etc...), ainsi que des denrées alimentaires
qui sont contenues dans des corbeilles posées sur la tête des femmes.
Arrivée à destination, cette marchandise sera troquée pour
d'autres produits ; les foires étaient donc l'occasion de s'amuser, de
se réunir, mais aussi, de vendre ou d'acheter des animaux et produits
divers. Dans A la foire du Niolo, le peintre représente deux paysans
et surtout deux énormes bœufs. Il faut savoir qu'autrefois, posséder
ou louer des bovins représentait une grande richesse.
Le thème de la femme corse revient fréquemment
dans son œuvre, il s'intéresse particulièrement à leurs
instants de travail. Ainsi les activités quotidiennes sont liées
au bien-être de leur foyer (filage de laine, lessive...) et parfois s'élargissent
à des travaux plus collectifs (moissons, cueillettes d'olives, etc...).
Naguère, l'organisation de la société corse était
basée sur une division sexuelle de l'espace correspondant au partage
des tâches ; le royaume de la femme est celui de la maison où elle
règne et se fait respecter des siens. À L'extérieur, domaine
de l'homme, elle s'y aventure pour faire et rapporter les fagots de bois à
la maison, aller chercher l'eau à la fontaine, s'occuper du jardin, participer
aux travaux des champs et aux cueillettes annuelles.
Léon-Charles Canniccioni s'est intéressé aux fileuses et
a dessiné l'une d'elles sur le papier. La jeune Fileuse du livre
La Corse est assise et se concentre sur son travail, de la main gauche
elle saisit une quenouille chargée de laine, de poil de chèvre
ou de lin, et de l'autre main, elle semble tirer un fil invisible qui est en
principe enroulé autour d'un fuseau. L'habileté des mains, la
coordination entre ces dernières et la quenouille sont orchestrées
par l'acuité du regard. Pour montrer cette gymnastique spirituelle et
manuelle, Léon-Charles ne dévoile que le visage de la figure,
les avant-bras et les mains. La difficulté de la tâche se manifeste
par la déformation du poignet et de la main gauche qui sont le prolongement
entre l'utilisatrice et son outil.

La Fileuse
Le choix de ce sujet étant à première vue
anodin, est en réalité lourd de significations, car elle symbolise
les tâches que la femme devait accomplir. Cette activité était
initiée très tôt aux jeunes filles qui retrouvaient cette
symbolique dans les rituels de mariage, elle s'effectuait à chaque
instant où la vie laissait les mains libres. Pour faciliter leur travail,
ces femmes suçaient parfois une châtaigne sèche pour faire
venir la salive dont elles humectaient leur doigt afin de faciliter la torsion
du fil [37].
Certaines se distinguant par leur dextérité, obtenaient un fil
si régulier et solide que la toile qu'elles en tiraient était
d'une qualité remarquable ; à ce propos, soulignons l'existence
de l'histoire de Marie au fil d'or [38] qui avait de véritables
doigts de fées.
37. Ibidem, 5 avril. tiré de : POMPONI F., ETTORI F.,
RAVIS-GIORDANI G., PECQUEUX-BARBONI R., SIMI P., RENNUCCI J., Corse, écologie,
économie, art, littérature, langue, histoire et traditions populaires,
Collection " Encyclopédies régionales ", éd.
Christine Bonneton, 1984.
38. TIEVANT Claire et DESIDERI Lucie, Almanach…, 1986, 6 avril.
À présent, penchons-nous sur les travaux de lessive
(a bucata) qui étaient bien évidemment assurés par
les femmes et jeunes filles, et qui se déroulaient en trois temps : on
allait au ruisseau ou à la rivière pour savonner et battre le
linge, puis, on le ramenait au village pour le faire bouillir dans le cuvier,
enfin, on retournait le rincer à la rivière. Depuis l'invention
du lave-linge, cette " corvée " a disparu et les œuvres de
Léon-Charles Canniccioni sur ce sujet sont devenus de précieux
témoignages picturaux. Ces gestes, accomplis depuis des générations
par les femmes, ont été étudiés par le peintre à
travers respectivement les trois toiles et le dessin suivants : Les Monts
Giuelli vus des bords de l'Asco de 1930 du musée de Troyes, Lavandières
corses au bord de l'Asco de 1932 (localisation inconnue), Les Laveuses
dans la montagne du Fonds Municipal d'Art Contemporain de Paris, et Lavandières
au bord de l'Asco de 1935 du livre La Corse. Ainsi, dans le premier
tableau cité ci-dessus, les laveuses se distinguent à peine, toutefois,
on découvre au bord de la rivière deux femmes : celle debout qui
tient dans ses bras une corbeille, semble avoir terminé son travail.
Dans le troisième tableau, il y a trois femmes cette fois au bord d'un
ruisseau, l'une d'entre elles est accroupie et lave son linge. Pour le dessin
Lavandières au bord de l'Asco une des quatre figures courbe l'échine
afin de tremper ou rincer sa lessive.
La femme corse qui était incontestablement travailleuse, forte, capable,
portait sur la tête des fardeaux, elle chargeait de lourds paniers pleins
de linge, mais, allait aussi chercher de l'eau dans des cruches ou baquets (secchia)
à la fontaine. La cruche est un des symboles avec la quenouille de la
vie quotidienne qu'on retrouve dans une quantité de chants féminins.
Ensuite, la paysanne transportait du bois sur la tête et puis toutes les
charges possibles et imaginables. Elle s'occupait également de l'éducation
des enfants ; la première qualité d'une femme aux yeux d'un homme,
c'était de donner la vie, le reste était secondaire.
La vie et la mort sont indissociables et requièrent en
Corse la présence de la femme, la naissance et l'éducation n'apparaissent
pas dans les toiles du peintre, néanmoins, les manifestations des sentiments
face à la mort le préoccupent. Le comportement face à
la mort et le rôle de la femme sont deux thèmes réunis
par Léon-Charles Canniccioni dans par exemple le Vocero et la
Voceratrice de 1935. Le premier est un dessin au fusain du livre La
Corse ; le deuxième qui est une toile grand format, se trouve actuellement
au musée de la Corse de Corte. Hormis les variantes de composition,
d'éléments décoratifs, de personnages et de leurs attitudes,
ces deux créations mettent en scène le moment où la vuceratrice
(chanteuse de voceri) se présente devant la tola (table)
qui accueille et met le défunt en exposition. Ce rite se pratiquait
lors de la veillée funèbre qui précédait généralement
de quarante-huit heures les funérailles.
Lorsque la toilette du mort préparée par les femmes est terminée,
la famille commence la veillée mortuaire ; la dépouille du défunt
est veillée par les parents, les voisins et les amis. Dans la Voceratrice,
Léon-Charles Canniccioni nous présente le mort vêtu d'un
surplis blanc de confrérie dont la capuche est remontée sur
la tête et ne laisse apparaître que le visage. Cela signifie donc
qu'il appartenait à la confrérie du village de Moltifao, le
lieu de cette scène est connu puisque ce tableau s'intitule également
" Enterrement à Moltifao ". Nous voyons un grand nombre
de confrères en retrait qui sont muets et immobiles. Leur comportement
contraste avec l'agitation des femmes du premier plan qui sont groupées,
agenouillées autour de la tola, et forment un groupe de pleureuses
sanglotant ou chantant les lamenti (complaintes) et voceri.
Selon les règles établies, elles doivent aller jusqu'à
l'extrême limite dans la manifestation extérieure de la douleur.
Elles ont tiré leur fichu noir jusque sur le front pour cacher les
cheveux, le front et les yeux. Autrefois, l'habit de deuil et de cérémonie
des femmes corses était la faldetta, sorte de voile noir ou
bleu foncé, qui originellement était le pan arrière de
la robe ramené sur la tête et les épaules, encapuchonnant
la femme. Par ailleurs, deux d'entre elles ont une attitude différente
des autres : la première s'est jetée sur les pieds du mort,
il s'agit certainement de la mère, la femme ou la fille du défunt
; la deuxième située au centre du tableau est debout et a les
bras pratiquement en croix, elle se nomme la voceratrice. Cette habituée
des chants funèbres fait l'éloge du mort et lui reproche d'avoir
quitté les siens, sa renommée s'étend généralement
dans tout le canton car le lyrisme de ses voceri et lamenti
[39] est incomparable. Ses dons d'artiste lui permettent de traduire les différents
degrés de la douleur : dans la Voceratrice du livre La Corse,
son expression faciale et corporelle traduisent subtilement une douleur à
la fois intense et souterraine. La manifestation de la souffrance et des sentiments
revêt parfois un voile de véhémence lorsqu'il s'agit d'une
mort violente, pour le Vocero, la voceratrice lève les bras
au ciel et lance des cris à se déchirer les commissures des
lèvres. Si le défunt a été assassiné, elle
introduit dans son improvisation funèbre une séquence appelée
rimbeccu qui est un appel impératif à la vengeance adressé
aux hommes de la famille de la victime.
39. Voceri et lamenti qui sont avant tout des
chants improvisés, se chantent sur un thème musical simple.
Les voceratrice parlent elles-mêmes indifféremment de
voceru ou de lamentu pour désigner leur chant. En général,
les vers du premier sont de seize pieds comme ceux du deuxième ; sauf
lors de l'appel de la vendetta où un couplet supplémentaire
est introduit.
Le système patriarcal corse en vigueur donnait l'autorité au vieux père de famille, puis à sa mort, à l'aîné des garçons. L'homme devait subvenir aux besoins alimentaires et matériels du foyer ainsi qu'assumer les responsabilités morales de la famille. Afin de se nourrir, l'insulaire avait des activités différentes selon le lieu géographique : sur le littoral, on trouvait essentiellement des pêcheurs, et en montagne, des paysans travaillant la terre et des éleveurs (berger, chevrier, bouvier). Il existait également des petits métiers liés à la fabrication et la distribution de produits artisanaux tels le potier, le maréchal-ferrant, le cordonnier, le charretier, le marchant ambulant, etc… D'autre part, l'un des rôles moraux de l'homme était l'accomplissement de la vendetta (vengeance) qui fut durant des siècles, une véritable institution régie par des règles basées sur l'honneur. Ces hommes en tuant leurs ennemis, devenaient par la force des choses des bandits d'honneur.

Voilier devant Bastia
Léon-Charles Canniccioni qui a peint plusieurs villes
et villages des côtes (Bastia, Calvi, St-Florent, Porto-Vecchio, Ajaccio),
s'attache particulièrement à décrire des activités
et ambiances marines du début du XXème siècle. Ainsi, dans
Voilier devant Bastia du livre La Corse, on découvre au
premier plan, le port de Bastia peuplé de bateaux en mouvement, et à
l'arrière-plan, la magnifique façade baroque de l'église
Saint Jean-Baptiste. La présence d'une embarcation à voile (le
schivu ou la billuga) qui se distingue des deux petites barques (le
guazzarellu) gravitant autour, nous donne un aperçu des modes
de navigation de l'époque. Jusqu'aux environs de 1925 où la navigation
à moteur vint bouleverser les conditions de pêche, il fallait être
au moins deux, sinon trois, sur les bateaux à voile de cette période.
Dans Pêcheurs d'Ajaccio du livre La Corse, nous assistons
à deux scènes de pêche : la première située
en haut de la page, présente deux pêcheurs " sudistes "
s'afférant sur leur barque ; la deuxième disposée juste
en dessous, présente deux figures tirant leur filet du rivage. Ce dernier
se nomme le sciabicottu di paghja ou le sciabicutellu qui est
calé près du rivage et halé de terre à force des
bras, on y recueille des ombrines, saurels, loups et poissons plats. Le sciabicutellu
est plus petit et moins lucratif. Le sciabicottu di zeri ou tartaru,
utilisé cette fois à Bastia, est également halé
à bras par quatre hommes, la pêche se pratique la nuit et rapporte
de nombreux rougets, jarrets, trigles et autres.
Dans Bastia.Paysan au marché du livre La Corse, ce sont
les femmes qui vendent les produits du travail familial. Le poisson dont la
vente est effectivement assumée par les femmes des pêcheurs (pisciaghje),
faisait autrefois l'objet d'un troc avec les paysans des villages environnants.
Pendant la belle saison, les pisciaghje échangeaient volontiers
leur marchandise contre du blé ou de la farine de châtaignes.
Pour l'agriculture, le gros travail consiste à labourer,
semer et moissonner un bout de terre de façon à avoir u granu
et l'orzu, le blé et l'orge, l'orge valant pour l'homme comme
pour l'animal. A quoi l'on peut joindre le foin. Le montagnard d'autrefois
ne connaissait guère autre chose, ignorait le boucher et l'épicier,
se contentait du colporteur et du marchand d'huile, vendait ses bêtes
dans les foires et se souciait peu du reste. Peu à peu, la descente
vers les plages s'est accentuée et le nombre des possesseurs d'oliviers
et d'amandiers, des vignerons et des jardiniers a augmenté. Cette augmentation
fut possible grâce à l'éradication des maladies tel le
paludisme contracté sur le littoral. Léon-Charles Canniccioni
représenta trois moments de dur labeur et décrivit un savoir-faire
ancestral dans les œuvres suivantes : Laboureur. Golfe de Porto,
La Moisson et La Moissonneuse portant ses souliers et la faucille
sur la tête, Cueillettes des Olives du livre La Corse
de 1935.
Le Laboureur du golfe de Porto dirige un araire tiré par deux
bœufs et est assisté par une autre personne disposée juste derrière
lui. Il laboure avec l'araire manche-sep, outil employé dans
le sud de l'île ; dans le nord, on utilise l'araire dental. Les
paysans fabriquaient eux-mêmes leur araire dans un bois dur, seul, le
soc en fer était fait par le forgeron du village. Les bœufs situés
au premier plan sont reliés à l'araire par un attelage avec
notamment une barre de bois horizontale placée dans le creux de leur
cou, ils sont unis par u coppiu. Ces animaux qui représentaient
" une richesse non négligeable dans l'économie domestique
"[40], étaient choyés car ils augmentaient considérablement
les chances d'obtenir une bonne moisson et de nourrir la famille des laboureurs.
Sans eux, le paysan devait manier notamment la pioche (le zappone)
et le bêchoir (la marra), ce travail à la main était
long et fort pénible.
Pour La Moisson et la Moissonneuse portant ses souliers et sa faucille
sur sa tête, Léon-Charles Canniccioni s'intéresse
aux mois de juin et de juillet, période qui était jadis entièrement
consacrée à la moisson (a sighera). En juin, les paysans
récoltaient l'orge dont une grande partie était destinée
à la nourriture des chevaux ; au mois de juillet, on moissonnait le
blé et le seigle. Dans la première illustration située
en haut, nous découvrons une scène de travail au champ où
les hommes et les femmes travaillent ensemble : au premier plan, une femme
porte sur la tête un amas de tiges, juste derrière, apparaissent
principalement un paysan et deux bœufs. Ensuite, en arrière plan, il
y a deux grosses meules (cappile) formées de gerbes qui étaient
liées, puis empilées les unes sur les autres. L'image placée
en bas à gauche, représente comme son titre l'indique une moissonneuse
portant ses souliers et sa faucille sur sa tête. Les femmes ayant une
part active dans ce type de travail, avaient elles aussi la faucille en main
quand elles ne rassemblaient pas, derrière les hommes, les mannelle
(javelles) pour en faire des manne (gerbes).
Concernant la culture de l'alivu (l'olivier) qui connaît son
apogée au XIXème siècle, la récolte (a cugliera)
se fait en Corse du mois de décembre au mois de mai, puisque l'on attend
que les fruits tombent à terre pour les ramasser. Au début du
siècle, dans les grandes propriétés particulièrement
de la Balagne et du Nebbiu, on engageait des cuglitori (cueilleurs)
étrangers lorsque la main d'œuvre féminine ne suffisait pas.
Par contre, dans les petites oliveraies familiales, les filles de la maison
suffisaient souvent à ramasser tous les matins les olives (alive)
tombées la nuit au pied des arbres ; les garçons venaient également
afin de transporter les fruits ramassés. Dans La Cueillette des
Olives, Léon-Charles Canniccioni dessine quatre femmes formant
un chapelet humain en forme de S, chacune d'entre elles a une tâche
précise à accomplir. La première se trouve dans l'arbre
et cueille les olives à deux mains, la deuxième disposée
au pied de l'arbre tient dans ses mains un large panier. La troisième
et la quatrième qui sont situées au premier plan, se penchent
afin d'agiter les olives recueillies dans un grand filet ou morceau de tissu,
pour cela, elles se positionnent l'une en face de l'autre.
40. TIEVANT Claire et DESIDERI Lucie, Almanach…, 1986,
13 octobre.
Léon-Charles Canniccioni rendait souvent visite aux bergers
en compagnie notamment de son père, il nous a laissé des témoignages
iconographiques tels la Bergerie dans les Calanques de Piana, Chevrier,
Cimitera-berger de Moltifao, Chevrier de Moltifao, Bouvier
sur la route de Salario, le berger Antonaccio, et Rentrée
des bœufs en octobre-vallée de l'Asco de 1914 dont la localisation
est inconnue. La bergerie dans les calanques de Piana est un dessin
mettant en scène deux bergers qui sont à l'extérieur
de leur Stazzu (bergerie) en pierres sèches, à droite,
des chaudrons sont suspendus aux branches de deux arbres. Même si l'artiste
n'a pas peint l'intérieur de ces stazzi, nous pouvons dire que
l'ameublement était rudimentaire : les éleveurs se contentaient
d'un lit, d'une huche, d'une table et quelques sièges. Leurs préoccupations
et leurs activités étaient différentes des agriculteurs,
ils devaient se plier aux étapes de la transhumance, fabriquer du fromage,
pratiquer la traite, la tonte et le marquage des bêtes. Lorsqu'ils ne
s'occupaient pas de leurs animaux, ils adoraient aller par exemple à
la chasse. Ces hommes avaient des destins de solitaire et connaissaient parfaitement
la nature.
Dans le Chevrier, au-delà de la composition (le personnage est
placé au centre et entouré de ses bêtes; à droite
et à gauche du dessin, de grands arbres encadrent la scène),
c'est la tenue vestimentaire qui est véritablement instructive. En
effet, le personnage porte sur le dos un pelone qui est une sorte de
cape agrémentée d'un capuchon et fabriqué en drap de
poil de chèvre ; ce pelone tenait très chaud et permettait
au berger de dormir dehors sans aucune crainte des intempéries. Le
chapeau posé sur sa tête, a remplacé la "barreta
pinzutta" qui est un bonnet pointu de velours ou de drap. Autrefois,
la "barreta misgia" (bonnet souple et rond) s'utilisait dans
certaines régions comme celle de Bastelica. Il y a également
le bâton sur lequel s'appuie le berger au cours des longues marches.
Naguère, le costume masculin se composait notamment de culottes et
de guêtres, à l'époque de Canniccioni cela était
bien évidemment " passé de mode ". Dans le tableau
et le dessin intitulés le Bouvier corse et le Bouvier sur
la route de Salario, hormis la cape, l'ample chemise de couleur claire
et le gilet qui constituent la base vestimentaire depuis des siècles,
la figure porte une veste et un pantalon de couleur foncée, peut-être